Le mythe napoléonien dans <I>La chartreuse de Parme</I> de Stendhal

Le mythe napoléonien dans La chartreuse de Parme de Stendhal






Avec sa main romaine, il tordit et mêla, dans l'oeuvre surhumaine, tout un siècle fameux [...].


Hugo, Ode à la colonne.


Napoléon appartient, comme Rousseau, de Maistre, Stendhal, Lamartine, à une famille d'écrivains franco-italiens, et entre ceux-là celui auquel il fait surtout penser c'est Stendhal, Stendhal musicien, Stendhal milanais, Stendhal lecteur du Code Civil [...]. Il y a des auteurs napoléoniens, un génie napoléonien. Stendhal est le grand, le seul écrivain bonapartien, autant que bonapartiste. [...] Napoléon écrit sur la frontière du classique et du romantique. [...] L'Empereur écrivain se tient à la limite de nos deux mondes littéraires, comme le Consul de 1802, le Consul du Génie du christianisme, départagent et réunissent deux Frances historiques.


Albert Thibaudet, « Napoléon écrivain », Réflexions sur la littérature, 1er mai 1935.


[Napoléon met] en place un Etat moderne qui incarne l'intérêt public et cherche une articulation nouvelle entre la liberté et la règle pour unifier une société désormais faite d'individus. [...] Son originalité n'est pas le degré d'interventionnisme, l'empreinte de la bureaucratie ou de l'armée [...], elle est dans sa vocation profonde à rassembler et unir tous les citoyens dans le cadre de la nation. [...] Cela ne veut pas dire un Etat administrateur de l'économie, mais un Etat animateur, organisateur, facteur d'impulsion, chargé de stimuler le crédit, de perfectionner et protéger les moyens de production et d'échange.


Francis Démier, La France du XIXe siècle.



L'épopée napoléonienne est rapidement devenue un mythe. Ogre ou héros, dieu ou démon, antéchrist ou sauveur, Napoléon, depuis sa mort mystérieuse jusqu'à nos jours, n'a cessé de hanter l'imaginaire collectif. Pour les romantiques de 1830 - 1840, il a été un véritable dieu et le modèle en fonction duquel ils se sont définis. « Ce qu'il a commencé par l'épée, je l'achèverai par la plume », s'est écrié Balzac. Quant à Stendhal, il a toujours été impressionné par l'énergie et le charisme de ce héros glorieux. Aussi la figure mythique de l'Empereur s'impose-t-elle dans ses deux grands romans : Le rouge et le noir et La chartreuse de Parme (publié en 1839). Dans cette dernière oeuvre, l'image de Napoléon, symbole du père, se trouve surtout liée aux thèmes de la liberté, du bonheur et de la jeunesse.





Un héros « calme sur un cheval fougueux », c'est, selon sa propre expression, l'image que veut donner un jeune général républicain, grand capitaine, du nom de Bonaparte, qui entend d'emblée soigner sa publicité. Ainsi le mythe napoléonien naît-il dès la première campagne d'Italie en 1796. Grâce aux brillantes victoires et aussi à une habile propagande, la légende du héros invincible se développe au cours de l'époque impériale. A la chute de l'Empereur, elle subit une éclipse, mais prend un nouvel essor à sa mort, surtout avec la publication du Mémorial de Sainte-Hélène qui, face à la réaction aristocratique en Europe, assimile la figure de Napoléon aux principes révolutionnaires et au libéralisme.

Au fond, le mythe s'est formé autour de deux éléments complémentaires : la prodigieuse ascension d'un soldat de fortune et sa chute vertigineuse, et se place sous le signe de l'ambiguïté. Napoléon, c'est à la fois l'homme fort qui consolide la révolution « bourgeoise » et le « père » du petit peuple, la personnification de l'autorité et de la liberté, l'antéchrist et le protecteur de la religion, la pensée et l'action, le romantisme et le réalisme, le dévouement et l'arrivisme...

De la mort de l'Empereur jusqu'à aujourd'hui, le mythe de Napoléon a connu toute une évolution dans le cadre d'une alternance amour-haine et de l'antagonisme entre une légende « noire » et une légende « dorée » : ogre pour les aristocrates réactionnaires de 1814, il devient Prométhée pour les bourgeois libéraux dans l'opposition.

Pour les romantiques de 1830 - 1840, l'Empereur est, selon Lamartine, « le dieu d'une génération qui s'ennuie ». Dans un monde dominé par l'argent et fermé à la jeunesse, la génération romantique, qui manque de promotion et d'idéal, s'enflamme pour l'épopée et trouve en Napoléon un héros, incarnation de la démesure et de l'énergie individuelle.

Pour Stendhal, l'Empereur est, à cette époque, « cet homme extraordinaire que j'aimais de son vivant et que j'estime maintenant de tout le mépris que m'inspire ce qui est venu après lui ». Stendhal apprécie d'autant plus Napoléon qu'il hait la société prosaïque et hypocrite dans laquelle il vit, mais, au fond, il préfère le général sauveur de la Révolution et libérateur de l'Europe à l'Empereur qui a « volé la liberté à son pays ». Un spécialiste de Napoléon, Jean Tulard, écrit : « Pour Stendhal, le génie de Napoléon, c'est d'avoir été Bonaparte ; l'échec de Bonaparte, c'est d'être devenu Napoléon. Quant au drame d'Henri Beyle, c'est d'avoir boudé Bonaparte et servi Napoléon. » Néanmoins, l'admiration de Stendhal pour Napoléon ne se dément pas, car celui-ci représente l'ascension sociale rapide selon le mérite, le désir de gloire et d'affirmation personnelle et, au moment de La chartreuse de Parme, la nostalgie du bonheur de la jeunesse.


Dans La chartreuse de Parme, l'image de Napoléon Bonaparte est tout d'abord associée à la liberté, au progrès et à la joie populaire.

Le livre s'ouvre sur l'image idéalisée du général Bonaparte et de sa jeune armée dont la jeunesse même est un symbole de liberté et de progrès face à la « vieillesse » de l'aristocratie féodale et conservatrice qui opprime l'Italie. Courbé sous un joug pesant et immuable, le peuple italien s'est endormi et Bonaparte agit en éveilleur : il libère, introduit des moeurs nouvelles et passionnées, et, en révélant tout le ridicule et l'odieux des idées anciennes, provoque leur chute. Renversant le despotisme jaloux des monarques absolus, Bonaparte délivre l'Italie de l'obscurantisme et l'inonde des lumières philosophiques du XVIIIe siècle. Avec le peintre Gros et par opposition à sa caricature du gros archiduc Ferdinand d'Autriche, se dessine en filigrane le portrait d'un Bonaparte émacié, échevelé, plein de fougue, personnification du mouvement, clairement présenté comme le héros qui assure la survie de la Révolution et réalise ainsi les espérances des philosophes des Lumières. Par son action libératrice, Bonaparte montre en outre le chemin d'un bonheur possible dans l'amour de la patrie. En effet, au moment où Stendhal écrit La chartreuse de Parme, le mouvement des nationalités et l'idée libérale se confondent désormais. Et c'est cette grande image de l'Italie enchaînée par l'Autriche et libérée par Bonaparte qui suscite l'enthousiasme de Fabrice pour celui qui veut lui donner une patrie. Restaurant la dignité des nations humiliées, Bonaparte est encore rattaché, par l'intermédiaire de son fidèle comte Pietranera, à cet « esprit de justice sans acception de personnes » que les réactionnaires lient au jacobinisme.





Mais c'est surtout le bonheur de vivre que ce Bonaparte idéalisé fait retrouver au peuple italien. Lorsqu'il surgit en Italie, une « masse de bonheur et de plaisir » fait irruption avec lui. Le dénuement même de l'armée et la simplicité de son chef, qui vient de gagner six batailles et de conquérir vingt provinces, mettent en valeur les qualités du grand capitaine Bonaparte, emportent le coeur du peuple dans la joie la plus folle et « l'oubli de tous les sentiments tristes ». Quand Bonaparte revient en 1800, tout le peuple est « amoureux fou » ; l'ivresse est à son comble. Et c'est encore avec une joie pleine d'espoir que Vasi et ses compagnons libéraux accueillent la « terrible » nouvelle du retour de l'Empereur en 1815. La mère de Fabrice et ses deux soeurs sont également transportées d'enthousiasme pour ce qui leur apparaît comme une perspective héroïque, laquelle, selon Pierre Barbéris, « restitue un temps qui n'est plus menace, mais promesse... ». En fin de compte, si Bonaparte apporte le bonheur à tout un peuple, s'il guérit les riches de leur ennui, il demeure toujours cher au petit peuple et c'est pour avoir célébré la fête de Napoléon que la troupe de Marietta et de Giletti, qualifiée de jacobine, est expulsée des Etats de Parme. De même, le pauvre Ferrante Palla est condamné à mort parce qu'il aime Napoléon.


Dans La chartreuse de Parme, l'image de Napoléon se trouve aussi associée, surtout pour Fabrice, à celle du père comme donneur de loi (imago paternelle) et, à travers l'exaltation du moi, au bonheur de la jeunesse.

Tout d'abord, la figure de l'Empereur s'identifie à l'amitié, la fraternité viriles. Lors de la bataille de Waterloo, Fabrice voit, entre ses compagnons et lui, « cette noble amitié des héros du Tasse et de l'Arioste ». Il les considère comme des frères et, pour lui, la mort n'est rien « entouré d'âmes héroïques et tendres ». De même, le comte Mosca « n'eût pas hésité à mettre l'épée à la main avec quelques officiers à demi-solde », car ses meilleurs amis sont d'anciens soldats fidèles de Napoléon. Cette fraternité virile entraîne la fidélité absolue que Fabrice jure de garder envers le roi d'Italie. Aussi peut-on penser que, pour Fabrice en tout cas, l'image de Napoléon remplace avantageusement celle du père absent ou détesté. En effet, Fabrice, élevé dans le culte du Héros par le général Pietranera, se morfond dans son triste et froid château, symbole du despotisme, et sort de sa torpeur lorsqu'il apprend que le « dieu » de Pietranera est de retour en France. Le fait qu'il se précipite pour se mettre au service de l'Empereur indique que le jeune Fabrice, dans l'attente d'un modèle, d'un guide, d'un père en un mot, trouve celui-ci en Napoléon. D'ailleurs, après avoir vainement cherché à rencontrer ce dernier, la grande inquiétude de Fabrice est de savoir s'il s'est vraiment battu à Waterloo, c'est-à-dire s'il a pu, dans l'héroïsme, rejoindre l'image glorieuse de Napoléon, l'image du héros, du père. Déjà au coeur de la bataille, Fabrice désire fortement s'incorporer à l'escorte de l'Empereur et manque de peu de retrouver ce général à « l'oeil terrible », le comte d'A., l'ancien lieutenant Robert, sans doute son véritable père ! Toutefois, le contact de la réalité de la guerre atténue, chez Fabrice, la prégnance du mythe napoléonien, et la quête du père, symbolisée par la poursuite de l'Empereur, se solde par un échec ou plutôt par une impossibilité de s'identifier à cette figure héroïque qui continue pourtant d'inspirer les personnages du roman.

Dans l'ensemble, Napoléon personnifie l'amour effréné de la gloire, l'ascension perpétuelle vers la grandeur : modèle et inspirateur, il est véritablement le dieu d'une sorte de culte de l'énergie. Contrairement au caractère pragmatique et prosaïque qui agit pour agir et dont l'énergie est ainsi dégradée, le caractère napoléonien s'avère toujours (dans le roman) imaginatif, héroïque, en un mot : sublime. L'énergie « vraie » consistant à vouloir sa force, Napoléon veut ainsi absolument ce qu'il fait. D'emblée, il se place sous le signe de la démesure ; c'est un nouveau César qui, dès son entrée en Italie, provoque l'émotion, fait renaître les passions et suscite le goût du risque. Alors que pour Julien, dans Le rouge et le noir, l'épervier symbolisait la réussite psychologique totale (la conscience se regardant elle-même dominer dans une sorte d'hypertrophie du moi), pour Fabrice, l'aigle impérial, s'il permet l'exaltation du moi, évoque plutôt, par son vol majestueux et rapide, l'urgence de l'action à accomplir. A Waterloo, Fabrice ne cherche qu'à se battre et à se dévouer à l'Empereur pour défendre la liberté et la patrie. Il irait même jusqu'au sacrifice suprême : « mourir ou vaincre avec cet homme marqué par le destin ». Aussi, par rapport à Julien, Fabrice ajoute-t-il la dimension généreuse du don de soi. Plutôt que l'arrivisme, le mythe semble ici favoriser le dévouement. Cependant, la bataille de Waterloo, sur laquelle plane l'ombre de l'Empereur, est évoquée par le seul Fabrice qui manifeste son désir de partager la gloire et la puissance napoléoniennes. De toute façon, la dure réalité de la guerre fait tomber les masques et ressortir le caractère fantasmatique du mythe napoléonien chez Fabrice. Après avoir été volé et « trahi » par ses camarades, celui-ci perd un à un tous ses beaux rêves d'amitié chevaleresque et s'aperçoit que la guerre n'est pas « ce noble et commun élan d'âmes amantes de la gloire » qu'il s'était figuré d'après les proclamations de Napoléon. Ainsi le désir ne s'est-il pas concrétisé et, au culte de l'énergie, se substitue, avec l'éloignement du mythe, la recherche d'un certain bonheur dans l'instant. Pour Fabrice, restent le pouvoir de l'exaltation et celui de la position élevée qui le place au-dessus « des petitesses et des méchancetés ».

Dans La chartreuse de Parme, le mythe de Napoléon est également véhiculé par d'autres personnages. En général, tous les gens qui ont été favorables à l'Empereur se révèlent de « premier mérite » et leur attitude fondamentale est le « refus sous le masque ». Pour Mosca, ancien combattant de l'armée d'Espagne, Napoléon représente l'amour de la gloire et l'enthousiasme de la jeunesse. Quant à la Sanseverina, elle pleure de joie lorsque Fabrice lui annonce sa décision de rallier l'armée de l'Empereur et regrette les beaux jours de la cour du prince Eugène, vice-roi d'Italie, le bonheur apporté par les soldats français. Non seulement fait-elle référence à Napoléon, mais encore s'exprime-t-elle le plus souvent dans ce langage napoléonien énergique qui va droit au but. Même Giletti fait preuve d'énergie et courir des « dangers réels » à Fabrice parce qu'il a été dragon dans la Grande Armée. Et le prince de Parme se croit un « petit Napoléon » : il a eu une attitude ferme devant « les femmes et les balles » ! Finalement, lorsque la comtesse Pietranera souhaite voir Napoléon prendre Fabrice pour aide de camp, n'est-ce point concilier le rêve de gloire (figuré par l'Empereur) et celui du bonheur (figuré par l'Italie) ?


A la différence du Rouge, où le Mémorial de Sainte-Hélène est un bréviaire d'énergie, La chartreuse offre une image de Napoléon plutôt liée à la quête du père modèle et guide, et surtout à la liberté et au bonheur de la jeunesse, qu'il s'agisse de celle d'un peuple ou de nobles individus tels Fabrice, Mosca ou la Sanseverina. En fait, à travers le culte du héros que le narrateur, avec tendresse et ironie, présente à Waterloo (« morne plaine » et défaite du père fantasmatique) aux prises avec la réalité, un nouveau culte se fait jour : celui de l'homme de coeur qui, au-delà de l'hypocrisie sociale, « chasse le bonheur » dans l'instant afin, comme le dit Michel Crouzet, de « se percevoir comme la virtualité de ses actes futurs où le moi se reconnaîtra immanquablement ».



Index des auteurs cités


  • Barbéris, Pierre (voir « Napoléon : structure et signification d'un mythe littéraire », Revue d'histoire littéraire de la France, no 5-6, septembre - décembre 1970, p. 1031 - 1058).

  • Crouzet, Michel (voir « Stendhal et l'énergie : du moi à la poétique », Romantisme, no 43, 1984, p. 61 - 78).

  • Tulard, Jean (voir Le mythe de Napoléon, Armand Colin, 1971). J. Tulard (Sorbonne, Ecole des Hautes Etudes, I.E.P.) est le grand spécialiste de l'Empereur en France.



    La chartreuse de Parme de Stendhal sur la Toile.


    Pour mieux connaître Stendhal.





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