La Grande Armée

La Grande Armée

Page modifiée le 14 août 2016.



L'art de la guerre consiste, avec une armée inférieure, à avoir toujours plus de forces que son ennemi sur le point que l'on attaque ou qui est attaqué. Napoléon Bonaparte.




La Grande Armée : organisation et tactique

La Garde impériale donne pour la dernière fois

Les cuirassiers et mon ancien régiment, le 12e cuir

La bataille de Waterloo




La Grande Armée : organisation et tactique




Aigle impériale.



Contrairement à ses adversaires pour lesquels, selon la tradition, la bataille n'est qu'un moyen parmi d'autres, l'Empereur recherche systématiquement la bataille décisive qui contraindra l'ennemi à capituler. Dans cette perspective, il manifeste un esprit résolument offensif et n'a qu'un but stratégique : se trouver le plus fort là où il a décidé de frapper le coup décisif.

Pour ce faire, il constitue, dans le cadre de la Grande Armée (armée principale qu'il commande en personne), deux groupes d'armée indépendants : l'un, formé de différents corps d'armée sous le commandement des maréchaux, pour préparer et mener le combat ; l'autre, formé de réserves générales sous son commandement plus ou moins direct, afin de terminer la bataille en produisant l'« événement ».

A partir de là, la « grande tactique » de Napoléon se résume, selon ses propres termes, à l'art de « réunir » et de « concentrer » son armée : celle-ci est « réunie » quand ses divers éléments sont en relation et assez proches pour n'être pas coupés par l'ennemi, et elle se trouve « concentrée » lorsque ceux-ci se rassemblent pour la bataille.

A cet effet, depuis 1803, l'unité tactique majeure est le corps d'armée, véritable petite armée autonome de quinze à quarante-cinq mille hommes commandés par un maréchal et constituant la plus grande formation opérationnelle interarmes. Chaque corps comprend deux à quatre divisions d'infanterie (avec quinze à vingt pour cent de voltigeurs), une brigade ou une division de cavalerie légère (éclaireurs, chasseurs), de l'artillerie divisionnaire et de réserve, du génie et des services. Même les différentes composantes de la réserve générale finissent par former des corps d'armée : corps d'infanterie, de cavalerie (de ligne - dragons - et de bataille - cuirassiers) ; corps de la Garde, ultime réserve interarmes qui protège la réserve d'artillerie. Outre cette réserve générale, la Grande Armée comporte généralement de six à douze corps que l'Empereur jette en avant comme les mailles d'un gigantesque filet. Suffisamment puissants pour résister à l'ennemi en attendant du secours, mais point trop massifs pour garantir souplesse et vitesse d'exécution, ces corps permettent de couvrir un grand territoire (sur lequel ils vivent aisément) à la recherche de l'ennemi, et de réaliser des manoeuvres enveloppantes tout en dissimulant les intentions jusqu'au dernier moment.


Lorsque Napoléon décide d'engager la bataille décisive, la plupart des corps convergent à marche forcée vers le point prévu tandis que certains assurent les arrières ou fixent des éléments adverses. Deux cas peuvent se présenter : soit l'Empereur dispose d'une nette supériorité (numérique ou morale) sur son théâtre d'opérations principal, soit il est plus faible.

Dans le premier cas, alors que le corps au contact retient l'ennemi par une démonstration, le gros de l'armée, précédé d'une avant-garde de cavalerie, par une marche audacieuse et rapide, se jette sur ses arrières afin de couper sa ligne de retraite : c'est la manoeuvre « sur les derrières », manoeuvre par excellence de Napoléon, qui produit une démoralisation préalable de l'adversaire (exemple de Iéna qui a réussi).

Dans le second cas, après une attente stratégique ou par un coup offensif, les corps font irruption au milieu des forces de l'ennemi en vue de l'empêcher de se concentrer ou de le diviser, les deux fractions adverses étant alors réduites une à une par l'intervention des réserves : c'est la manoeuvre « sur position centrale » (exemple de Ligny-Waterloo qui a échoué).

Sur chaque champ de bataille, dans le lent mouvement de flux et de reflux des combats marqués par l'alternance des attaques d'infanterie et de cavalerie préparées et soutenues par l'artillerie, Napoléon tente d'obliger l'ennemi à engager ses réserves en paraissant faiblir sur une aile (réussite d'Austerlitz) ou en lançant de forts assauts sur un point vital (échec de Waterloo). L'adversaire une fois épuisé ou à tout le moins déstabilisé par un mouvement débordant ou tournant, l'Empereur fait donner ses propres réserves qui entreprennent de le percer et de le couper en deux parties à poursuivre. Cette manoeuvre a réussi à Ligny où Blücher, attiré et fatigué sur sa droite, fixé sur sa gauche, a été percé au centre [Hitler reprendra, en l'inversant, ce plan contre les Français en 1940 !] ; elle a échoué à Waterloo où Wellington, bien retranché, a repoussé les assauts de l'infanterie et a résisté à ceux de la cavalerie le temps nécessaire à l'arrivée de Blücher, mal poursuivi et retenu, qui a contraint Napoléon à fractionner ses maigres réserves.

Toutefois, contrairement à ce que d'aucuns prétendent, rares sont les batailles dont l'issue est fatale : c'est ce qu'avait bien compris l'Empereur dont la principale qualité, outre la prise en compte de toutes les possibilités, était l'absence d'idées préconçues et la grande capacité d'adaptation aux circonstances (ainsi, à Austerlitz, modifia-t-il trois fois son plan). Même Waterloo, malgré la disproportion des forces (les alliés étaient près de deux fois plus nombreux que les Français), les erreurs commises et les retards accumulés, aurait pu être une victoire, car, si Blücher avait été mieux poursuivi et retenu ou si Napoléon avait déclenché l'offensive quelques heures plus tôt, comme le dit un historien belge (J. Logie) pourtant défavorable à celui-ci, « ...il n'est pas douteux que l'armée de Wellington, très éprouvée, n'aurait pu résister à une troisième attaque générale menée par l'infanterie de Lobau [corps de réserve] et de la Garde, et soutenue par la grosse cavalerie de Kellermann et Guyot ». Citons encore sur ce point le fameux théoricien militaire Carl von Clausewitz, adversaire de l'Empereur et critique impitoyable : Si nous considérons comme possible le succès près de Mont-Saint-Jean, ce n'est que parce que nous croyons soixante-dix mille Français, conduits par Bonaparte et Ney, bien supérieurs à soixante-dix mille alliés [...] [qui] ont bien plus vite fondu que les Français dans le combat ; cela semble résulter de l'aveu de tous les témoins oculaires. Si, effectivement, la situation de Wellington, à cinq heures de l'après-midi, était déjà très difficile, sans qu'un seul homme du 6e corps [de réserve] et de la Garde eût combattu contre lui, il faut reconnaître en cela la supériorité des troupes françaises.




Fantassin de l'armée impériale.



Quoi qu'il en soit, une bataille typique (bien que chaque bataille soit spécifique), aboutissement de tout un ensemble de savantes opérations, se déroule en gros de la façon suivante.

Les unités de cavalerie légère (hussards qui éclairent et chasseurs qui poursuivent), soutenues par la cavalerie de ligne (dragons qui peuvent combattre à pied et tenir une tête de pont) et par la grosse cavalerie (cuirassiers qui peuvent repousser une contre-attaque adverse), localisent l'ennemi, l'évaluent et le forcent à se déployer sur un terrain défavorable. Les colonnes d'infanterie arrivent et, sous la protection de la cavalerie et de l'artillerie, s'emparent de bonnes positions d'attaque en poussant le combat tard dans la nuit pendant laquelle les corps éloignés marchent sans relâche pour rejoindre le champ de bataille avant l'aube.

Au point du jour, l'armée concentrée prend ses dispositions de combat. L'artillerie ouvre le feu sur tout le front et, éventuellement, la cavalerie charge pour contraindre l'ennemi à se montrer ou à se fixer. Si ce dernier n'attaque pas une aile volontairement dégarnie, l'Empereur peut lancer un assaut général, mais semble vite s'acharner sur un point pour en fait essayer de percer sur un autre une fois que l'adversaire, ébranlé par un mouvement débordant ou tournant, a entamé ses réserves.

Avec la cavalerie légère aux ailes pour éviter les débordements, précédée d'une nuée de tirailleurs (voltigeurs dispersés de l'infanterie légère) qui harcèlent l'ennemi et couvrent les mouvements par la fumée de leur feu, l'infanterie de ligne des corps d'armée s'avance par divisions sur deux lignes (en général, une brigade par ligne plutôt que deux brigades accolées avec un régiment sur chaque ligne). Comme, à la fin du XVIIIe s., l'« ordre profond » (colonnes chargeant à la baïonnette, donc puissance du choc) l'a emporté sur l'« ordre mince » (lignes déployées, donc puissance du feu), la brigade de première ligne, quelquefois déployée en entier, présente le plus souvent une alternance de bataillons déployés et de bataillons en colonnes à « intervalles de déploiement », prêts à appuyer le feu des premiers par le choc ; la brigade de seconde ligne se trouvant entièrement disposée en colonnes : bataillons accolés, successifs ou en échelons débordants. Chaque bataillon (de six à neuf cents hommes) s'articule en six compagnies (à partir de 1808) : quatre ordinaires de fusiliers qui peuvent former la base d'un carré (mur de feu et d'acier) contre la cavalerie ; deux d'élite, une de voltigeurs qui précèdent et préparent, et une de grenadiers qui suivent et renforcent. Les voltigeurs utilisent le terrain pour tirailler ; à portée de l'ennemi, les fusiliers, déployés sur deux ou trois rangs (un rang tire pendant que l'autre recharge), s'arrêtent, lâchent une salve de ligne ou feu de file, puis tirent à volonté en feux de peloton ; massés en colonnes de bataillon avec deux compagnies de front (pour faciliter le déploiement ou la formation en carré), ils chargent à la baïonnette dans les cris et les roulements de tambours.

L'artillerie divisionnaire (en général un canon de « six » ou de « huit » par bataillon plus deux obusiers) est répartie dans les intervalles tandis que l'artillerie de corps (pièces de « douze ») est regroupée à l'arrière parfois en grandes batteries avec celle de la réserve générale sur le point d'effort principal.

La cavalerie de ligne (dragons qui crachent le feu et lanciers qui percent) et la grosse cavalerie (cuirassiers qui défoncent) précède quelquefois l'infanterie pour faciliter son action ; la plupart du temps, elle la suit, prête à la soutenir. Sur le point d'effort principal, c'est une grande partie de la réserve générale qui est mise en oeuvre en vue de rompre le front adverse et de créer l'« événement » (les cuirassiers, en particulier, jouent un rôle décisif par leur action de choc massive et brutale). Dans tous les cas, la cavalerie, organisée en divisions à deux brigades à deux régiments à quatre escadrons (de cent vingt à deux cents hommes), se trouve disposée en lignes souvent placées en échelons pour combiner les attaques de front et de flanc. Appuyée par l'artillerie divisionnaire à cheval (un canon de « quatre » par régiment) qui la devance parfois pour mitrailler les rangs ennemis, elle lance une succession de charges, d'abord au trot, puis au galop (cent à deux cents derniers mètres) dans les hurlements et les sonneries de trompettes. Après chacune d'entre elles, les escadrons se reforment sur les ailes et repartent à l'assaut.

Finalement, la bataille offre le spectacle d'une série incessante d'attaques et contre-attaques d'infanterie et de cavalerie sous le déluge de feu de l'artillerie, interrompue par des changements brusques : mouvements tournants, rupture du front... Au fil des années, avec l'accroissement des pertes, la disparition des anciens soldats qui ne peuvent plus former des conscrits expédiés de plus en plus vite sur le front, avec l'intégration d'étrangers toujours plus nombreux, l'armée napoléonienne perd de sa qualité et notamment de sa capacité manoeuvrière. Pour compenser cette faiblesse, Napoléon simplifie son système qui devient trop rigide. De fortes concentrations d'artillerie se substituent à l'infanterie défaillante qui, à couvert de tirailleurs en « grandes bandes », ne manoeuvre guère et ne se déploie plus : en grosses colonnes compactes, très vulnérables au feu et aux charges, elle tente, appuyée par une attaque massive de la cavalerie, de percer d'un seul coup tel un bélier lancé à toute vitesse (exemple de Wagram où les cent pièces de Drouot ouvrent la voie à l'énorme colonne Macdonald suivie de toute la réserve de cavalerie).

Si l'ennemi épuisé, déséquilibré, percé, résiste encore, une fois toutes les réserves employées, l'Empereur engage sa Garde (divisions d'infanterie et de cavalerie de Jeune, Moyenne, puis de Vieille Garde, constituées de combattants d'élite chevronnés), « espoir suprême et suprême pensée », qui fonce sans esprit de recul...



Unités, composition et commandement dans les armes de mêlée : infanterie et cavalerie


Unités Composition et commandement dans l'infanterie Composition et commandement dans la cavalerie
escouade 10 à 15 fantassins + un caporal 5 à 10 cavaliers + un brigadier
demi-section ou demi-peloton 2 escouades + un sergent 2 escouades + un maréchal des logis
section ou peloton 4 escouades + un sous-lieutenant 4 escouades + un sous-lieutenant
compagnie 2 sections + 2 tambours, un caporal-fourrier, un sergent-major + un lieutenant, un capitaine, soit 100 à 140 hommes 2 pelotons + 2 trompettes, un brigadier-fourrier, un maréchal des logis-chef + un lieutenant, un capitaine, soit 60 à 100 hommes
bataillon ou escadron 6 compagnies : chef de bataillon 2 compagnies : chef d'escadron
régiment 2 à 4 bataillons : colonel 4 escadrons : colonel
brigade 2 régiments : général de brigade 2 régiments : général de brigade
division 2 brigades : général de division 2 brigades : général de division

N.B. Le plus haut grade est celui de général de division, lequel peut porter le titre de lieutenant-général (Cent-Jours) lorsqu'il commande un corps d'armée ou de général en chef s'il commande une armée indépendante de la Grande Armée sans être élevé à la dignité de maréchal.

Dans ces tableaux, ne sont pas mentionnés les grades suivants : adjudant sous-officier, qui, entre sergent-major et sous-lieutenant, « aide » (latin adjuvare, « aider ») les officiers subalternes ; major, officier supérieur, qui, entre chef de bataillon/escadron et colonel, est adjoint au chef de corps (le régiment avec son bataillon de dépôt) ; adjudant-commandant, officier supérieur, qui, entre colonel et général de brigade, est chef d'état-major d'une division ou sous-chef d'état-major d'un corps d'armée.


Insignes des grades


Grades principaux Insignes principaux
Ancien (distinction) Un galon rouge oblique sur l'avant-bras (à ne pas confondre avec les chevrons de service sur le bras)
Caporal ou brigadier (gradé de troupe) Deux galons rouges obliques sur l'avant-bras
Sergent ou maréchal des logis (sous-officier) Un galon argent ou or oblique sur l'avant-bras
Sergent-major ou maréchal des logis-chef Deux galons argent ou or obliques sur l'avant-bras
Sous-lieutenant (officier subalterne) Une épaulette à franges paillettes argent avec deux rubans rouges
Lieutenant Une épaulette à franges paillettes argent avec un ruban rouge
Capitaine Une épaulette à franges paillettes argent sans ruban
Chef de bataillon ou d'escadron (officier supérieur) Une épaulette à franges grosses torsades argent
Colonel Deux épaulettes à franges grosses torsades argent
Général de brigade (officier général) Deux épaulettes à franges gros bouillons or avec deux étoiles
Général de division Deux épaulettes à franges gros bouillons or avec trois étoiles
Maréchal (dignité) Deux épaulettes à franges gros bouillons or avec deux bâtons de maréchal croisés



Tailles


Taille moyenne des soldats entre 1800 et 1820 164 cm (études universitaires de David Weir et de John Komlos)
Taille de Napoléon 1er 169 cm
Taille des maréchaux Entre 170 cm et 180 cm (Murat et Bessières), sauf Sérurier : 187 cm, Brune : 192 cm et Mortier : 197 cm !
Taille minimale requise pour une recrue 162 cm en 1799 ; 154 cm en 1804
Taille minimale requise pour les grenadiers de la Garde 178 cm, puis 176 cm
Taille minimale requise pour les chasseurs de la Garde 172 cm, puis 170 cm
Taille minimale requise pour les cuirassiers 173 cm




La Garde impériale donne pour la dernière fois




Tambour des chasseurs à pied de la Garde.



Waterloo, « morne plaine »... Il est sept heures du soir... L'Empereur ordonne un nouvel assaut général de la ligne alliée. Tandis que Reille et d'Erlon poussent de nouveau leurs troupes en tirailleurs et en colonnes vers le plateau, Napoléon forme, en personne, deux vagues d'assaut avec les neuf derniers bataillons disponibles de sa Garde.

Une première vague, sous le maréchal Ney, constituée de cinq bataillons appuyés par une batterie à cheval, attaquera le centre de la droite anglaise ; une seconde vague, sous l'Empereur lui-même (puis sous Cambronne, puis sous Christiani), restera en réserve au pied du plateau avec les quatre autres bataillons.

La première vague d'attaque (moins de trois mille hommes) est organisée en deux colonnes : à droite, les grenadiers à pied sous Roguet (1er bataillon du 3e grenadiers et 4e grenadiers réduit à l'effectif d'un bataillon) ; à gauche, les chasseurs à pied sous Michel (1er et 2e bataillons du 3e chasseurs et 4e chasseurs réduit à l'effectif d'un bataillon), toutes unités de Moyenne Garde.

La seconde vague de réserve comprend le 2e bataillon du 3e grenadiers de Moyenne Garde, détaché vers le Goumont, le 1er bataillon du 2e grenadiers, le 2e bataillon du 1er chasseurs et le 2e bataillon du 2e chasseurs, unités de Vieille Garde (le 2e bataillon du 2e grenadiers et le 1er bataillon du 2e chasseurs étant à Plancenoit sous Pelet, le 1er grenadiers étant à Rossomme sous Petit en protection avancée du Grand quartier général et le 1er bataillon du 1er chasseurs étant au G.Q.G. du Caillou).




Grenadier à pied de la Garde.



Soutenus par le feu redoublé de l'artillerie, les grognards s'élancent au pas de charge en scandant leur marche aux cris de « Vive l'Empereur ! » Quand ils débouchent sur le plateau, un violent tir à mitraille, provenant de toutes les batteries anglaises de réserve, converge sur eux et, les frappant de face et de flanc, leur cause de lourdes pertes. « A chaque décharge, les colonnes ondulaient comme blé au vent », a rapporté un artilleur britannique. Néanmoins, elles poursuivent imperturbablement leur attaque, droit au coeur de l'ennemi !



A droite, malgré le feu meurtrier de deux batteries qui croisent leur tir et la fusillade nourrie des troupes de ligne, le 1er bataillon du 3e grenadiers, qui porte son effort à la charnière des forces britanniques et néerlandaises, d'un seul élan, culbute deux bataillons alliés et repousse deux régiments anglais dont le reflux tourne à la déroute. Au même moment, un peu plus loin sur la gauche, le 4e grenadiers enfonce les deux autres régiments de la brigade britannique : la percée semble réalisée ! Hélas, surgissent une brigade de cavalerie anglaise et une brigade hollando-belge d'infanterie fraîche précédées de batteries à cheval qui tirent de plein fouet à mitraille. Quinze cents cavaliers et trois mille cinq cents fantassins, sans compter ceux de la ligne, contre un millier d'hommes : même les soldats d'élite de la Garde ne peuvent résister et se replient en combattant, en bon ordre.

A gauche, le 3e chasseurs attaque directement la brigade anglaise des gardes, plus nombreuse et bien retranchée. Fonçant à travers la mitraille, il chasse les artilleurs de trois batteries et aborde la ligne de défense. Mais les gardes anglais demeurent invisibles : les soldats se sont en effet couchés dans les blés et, d'un seul coup, se dressent et fusillent les grognards à bout portant de leur tir dense et précis. La décharge est dévastatrice. En une minute, trois cents hommes sont mis hors de combat (le général Michel est tué) ! Les chasseurs, surpris, tentent de se déployer, mais les Britanniques chargent et les soldats de la Garde impériale, bousculés par la fusillade, sont contraints de reculer pas à pas dans un furieux corps à corps. Cependant, le 4e chasseurs arrive et, fort de ce maigre soutien, les grognards contre-attaquent violemment malgré leurs pertes. Sans attendre le choc, les gardes anglais refluent en désordre. Heureusement pour eux, une nouvelle brigade britannique, appuyée par de la cavalerie, vient à leur secours sur le flanc des chasseurs. Selon un historien belge, « accablés par le nombre, fusillés de face et de côté, écharpés par le feu concentrique de l'artillerie, les grognards de la Garde impériale rétrogradent en bon ordre ».


Plus tard, au moment de la déroute française causée par l'irruption de nouvelles forces prussiennes sur les arrières, tandis que la Jeune Garde se fait tuer sur place en défendant le village de Plancenoit, la Vieille Garde, formée en carrés, fait front et tient ferme. Décimée par les assauts conjugués de l'infanterie, de la cavalerie et de l'artillerie alliées, elle serre les rangs, puis se replie lentement en triangles, marquant le pas comme à l'exercice pour repousser les attaques et se reformer. Echappant au déluge de feu, les survivants se réunissent en colonnes et couvrent la retraite de l'Empereur...



Unités de la Garde impériale


Source : La Garde impériale, Ph. J. Haythornthwaite, Osprey Publishing, Oxford, 1997, del Prado, Paris, 2004 pour l'édition en français.



Grenadiers à pied 1er régiment créé en 1799 - 2e régiment créé en 1806 (Vieille Garde)
3e régiment créé en 1810 - 4e régiment créé en 1815 (Moyenne Garde)
Chasseurs à pied 1er régiment créé en 1799 - 2e régiment créé en 1806 (Vieille Garde)
3e régiment et 4e régiment créés en 1815 (Moyenne Garde)
Fusiliers régiment de fusiliers-grenadiers et régiment de fusiliers-chasseurs créés en 1806 (Jeune Garde)
Tirailleurs 1er régiment et 2e régiment créés en 1809
3e à 6e régiments créés en 1811
7e à 13e régiments créés en 1813
14e à 19e régiments créés en 1814
(Jeune Garde)
Voltigeurs 1er régiment et 2e régiment créés en 1809
3e à 6e régiments créés en 1811
7e à 13e régiments créés en 1813
14e à 19e régiments créés en 1814
(Jeune Garde)
Flanqueurs régiment de flanqueurs-grenadiers créé en 1813 - régiment de flanqueurs-chasseurs créé en 1811 (Jeune Garde)
Grenadiers et chasseurs à cheval régiments créés en 1799 (Vieille Garde)
Dragons régiment créé en 1806, dit « de l'Impératrice » en 1807 (Vieille Garde)
Chevau-légers lanciers 1er régiment (polonais) créé en 1807 (Vieille Garde)
2e régiment (hollandais) créé en 1810 (Moyenne Garde)
Eclaireurs 1er régiment (grenadiers), 2e régiment (dragons), 3e régiment (lanciers) créés en 1813
(Jeune Garde)
Gardes d'honneur 1er à 4e régiments créés en 1813
(Jeune Garde)
Artillerie Artillerie à cheval créée en 1799
Artillerie à pied créée en 1808
(Vieille Garde)
Génie Sapeurs créés en 1810 (Vieille Garde)




Grenadier à pied de la Vieille Garde (2 chevrons : au moins 15 ans de service) en faction auprès de l'Empereur.




Les cuirassiers




Colonel (à pied) et cuirassier (à cheval).



Sous l'Ancien Régime, depuis la fin du XVIIe s., il n'existait plus qu'un seul régiment de cuirassiers : le 8e de cavalerie, dit « des cuirassiers du roi ». C'est Napoléon Bonaparte qui, en 1802, décida de doter de nouveau certains régiments de grosse cavalerie de la cuirasse complète. L'année suivante, douze régiments de cuirassiers furent créés et prirent rapidement la marque des soldats d'élite depuis Louis XIV : la peau d'ours, non pas en bonnet comme pour les carabiniers ou les grenadiers de la Garde, mais en bandeau autour du casque... Pour être admis au sein de ces troupes d'élite, il fallait remplir des conditions particulières : entre autres, mesurer au moins 1,73 m ; avoir fait trois campagnes, etc. En 1809, grandes nouveautés : furent formés deux autres régiments de cuirassiers, auxquels s'ajoutèrent les deux régiments de carabiniers, élite de l'élite, désormais pourvus d'une magnifique cuirasse cuivrée et d'un étincelant casque de cuivre surmonté d'une chenille de crin rouge ! Surtout, chez tous les cavaliers, l'habit à la française fut remplacé par un habit-veste plus fonctionnel, à basques très courtes, blanc et bleu ciel à parements rouges ou bleus pour les carabiniers, bleu foncé à parements de différentes couleurs selon les régiments pour les cuirassiers. Seuls les trompettes, par respect d'une très vieille tradition, ne portaient pas de cuirasse, mais une sorte de dolman abondamment garni de brandebourgs et agréments en galon de la livrée de l'Empereur.

Comme leur nom le suggère, les cuirassiers, grands gaillards juchés sur de puissants chevaux, bottés et bardés de cuir, étaient protégés par une cuirasse (modèle 1804 amélioré 1807, puis 1812) formée d'un plastron (avant) et d'une dossière (arrière) en tôle de 2,8 mm d'épaisseur, attachés à la taille et reliés aux épaules par des bretelles de cuir recouvertes d'écailles de laiton et garnis de soixante-huit boutons également en laiton. Pesant environ sept kilos, elle était doublée d'une matelassure rembourrée de crin. Si elle assurait une assez bonne protection contre les coups de sabre ou de baïonnette et même contre les éclats ou la mitraille, elle n'était toutefois pas efficace contre une balle de fusil qui perçait 4,6 cm de sapin à 250 m (fusil français). Les cuirassiers portaient aussi un fort casque métallique (avec visière, couvre-nuque, protège-joues et mentonnière) surmonté d'un cimier, d'un plumet et prolongé par une crinière (le tout pour en imposer à l'adversaire !).

L'arme offensive de base du cuirassier était le sabre droit de grosse cavalerie (modèle an IX) appelé vulgairement « latte », car long (lame de 98 cm), large et assez lourd : davantage destiné à frapper ou à piquer qu'à croiser. Afin de se défendre contre les armes à feu, le cuirassier était également doté de deux pistolets d'arçon (modèle an IX, puis an XIII, calibre 17 mm, env. 35 cm) et même, lors de la campagne de Russie (où il pouvait se trouver isolé en rase campagne), d'un mousqueton (modèle an IX, calibre 17,5 mm, env. 1,10 m).





Normalement voués à la charge massive et brutale (soit en rupture d'infanterie, soit en contre-attaque de cavalerie), les régiments de cuirassiers (articulés en quatre ou, de 1806 à 1809, cinq escadrons de cent vingt à deux cents cavaliers répartis en compagnies et pelotons) étaient groupés par trois, puis par deux, en brigades. Deux brigades, avec une batterie à cheval (une pièce par régiment), constituaient une division. Les divisions de grosse cavalerie (carabiniers et cuirassiers), dont le nombre varia de deux à quatre, formaient la cavalerie de réserve que l'Empereur pouvait lancer presque en bloc, comme à Eylau, pour faire la décision au terme d'une bataille indécise...

Citons ce dernier : Les carabiniers et les cuirassiers sont seuls en mesure de créer l'événement par l'action de choc massive et brutale. Les cuirassiers sont plus utiles que toute autre cavalerie [...] Leurs charges sont bonnes également au commencement, au milieu et à la fin d'une bataille [...] sur les flancs d'une infanterie engagée de front [...] ou pour soutenir la cavalerie légère et la cavalerie de ligne.

Notons à ce point que, contrairement à ce qu'on voit dans le film Le colonel Chabert, les charges de cavalerie étaient plutôt lentes et s'effectuaient au trot (le galop n'étant pris que pour les cent à deux cents derniers mètres) : il fallait en effet à la fois garder un certain alignement pour accroître la violence du choc final et ménager les chevaux qui devaient pouvoir charger jusqu'à dix ou quinze fois ( ! ) dans un long mouvement de flux et de reflux. Montures et cavaliers, chargeant un front de troupes, devaient tout d'abord essuyer le tir de l'artillerie (à boulets à partir de huit cents mètres, puis à mitraille en deçà de quatre cents mètres), ensuite affronter la fusillade de l'infanterie (en deçà de cent mètres) et, en évitant leurs compagnons culbutés, se jeter contre son hérisson de baïonnettes ! Enfin, en théorie, car, en pratique, si celui-ci était maintenu et si les chevaux n'étaient pas lancés au grand galop à cause de la fatigue ou du terrain, ces derniers refusaient de venir s'empaler et, pour disloquer un carré, il fallait coordonner les attaques de cavalerie avec les tirs à mitraille de l'artillerie à cheval et les feux précis des tirailleurs. Les centaures sabraient alors les fantassins ennemis à coups répétés. S'ils ne réussissaient pas à percer, ils se repliaient sur les ailes pour reformer leurs escadrons qui repartaient à la charge dans les hurlements et les sonneries de trompettes... Les cuirassiers s'illustrèrent sur la plupart des champs de bataille de l'épopée napoléonienne.

Par exemple, en 1807, à Eylau, alors que la bataille, entre une armée impériale éloignée de ses bases et un adversaire russe plus nombreux, demeurait indécise, l'Empereur (Murat, nous laisseras-tu dévorer par ces gens-là ?) lança toute sa cavalerie disponible (soit exactement cinquante-huit escadrons, hors ceux de la Garde) dans la boue glacée et la neige fondue en plein brouillard ! La célèbre charge, très coûteuse, fut néanmoins irrésistible. Dirigée par Murat, elle fut essentiellement menée par la 2e division de cuirassiers sous Hautpoul (brigade Saint-Sulpice avec le 1er et le 5e cuirassiers, et brigade Clément avec le 10e et le 11e cuirassiers). Napoléon fut si satisfait des résultats obtenus par les cuirassiers qu'il embrassa le général Hautpoul devant le front des troupes !

Au terme de la catastrophique retraite de Russie, lors du célèbre passage de la Bérézina, les débris des divisions de cuirassiers tinrent ferme et permirent aux restes de la Grande Armée de franchir les ponts lancés par les sapeurs de la Garde. Malgré leur épuisement et leur dénuement, les cuirassiers (brigade Oullembourg, division Doumerc) eurent la discipline d'astiquer casques et cuirasses ! Les cavaliers russes en furent frappés de stupeur... C'est alors que des fantômes amaigris, flottant dans leur cuirasse et chevauchant des haridelles, chargèrent furieusement dans l'éclatement des trompettes : les Russes se débandèrent...

En 1815, au cours de la campagne de Belgique, lors de la victoire de Ligny contre les Prussiens, le cheval de Blücher lui-même s'abattit au milieu d'une charge vigoureuse du 9e cuirassiers. Deux jours plus tard, à Waterloo, le même régiment, accompagné du 6e, ramena la cavalerie de la garde anglaise « l'épée dans les reins ». Et, pendant plusieurs heures, dans les pires conditions de terrain (pentes boueuses d'un plateau), près de six mille carabiniers, cuirassiers et dragons, soutenus par près de quatre mille cavaliers de la Garde, se précipitèrent sur les carrés anglais et alliés encore intacts, peu bombardés, bien pourvus en artillerie et organisés en profondeur derrière les chemins creux et les crêtes. Le tir dense et précis des excellents canons et fusils britanniques fit des ravages parmi les cavaliers trop concentrés. Pourtant, à force d'acharnement (certains escadrons chargèrent seize fois !), les carrés ennemis furent ébranlés, pénétrés, pourfendus, amenuisés. Si l'Empereur avait disposé de l'infanterie d'élite qui contenait l'irruption prussienne sur les arrières, l'armée anglaise eût été bel et bien battue... En tout cas, les officiers alliés furent unanimes à souligner la bravoure et l'allant des cuirassiers français qui, sabre à la main, s'élançaient vers la mort surgissant des bouches à feu. Le commandant en chef des armées anglo-hanovrienne et hollando-belge, Wellington lui-même, déclara à ses officiers : Messieurs, vous ignorez peut-être quelle est actuellement la meilleure cavalerie d'Europe ? C'est la plus mal montée de toutes : la cavalerie française ! Depuis que j'ai eu personnellement à soutenir les effets de son audace et de sa détermination, je n'en connais aucune qui soit capable de la surpasser.



Formations de cuirassiers et carabiniers dans la Grande Armée de 1805 à 1815.


1805 : Deux divisions (Nansouty et Hautpoul), soit dix régiments à quatre escadrons de cent vingt cavaliers (environ cinq mille au total).

1809 : Une division de réserve (Nansouty) et deux divisions détachées (Espagne et Saint-Sulpice), soit quatorze régiments à cinq escadrons de cent soixante cavaliers (près de douze mille au total).

1812 : Un corps à deux divisions (Saint-Germain et Valence) sous Nansouty ; une division (Walther) dans le corps de cavalerie de Montbrun et une division (Doumerc) dans le corps de cavalerie de Grouchy, soit seize régiments à quatre escadrons de deux cents cavaliers (plus de douze mille au total).

1815 : Deux corps à deux divisions (Watier et Delort sous Milhaud ; Lhéritier et Roussel d'Urbal sous Kellermann), soit quatorze régiments (deux régiments de dragons pour compléter) à trois escadrons de cent vingt cavaliers (environ cinq mille au total).




Cuirassier Cerri et son cheval.



Cuirassier Cerri devant le Quartier Turenne (12e régiment de cuirassiers, 3e division blindée, Forces françaises en Allemagne).



Le 12e régiment de cavalerie (« Dauphin-cavalerie », l'un des plus anciens régiments de France) a reçu la cuirasse complète de sept kilos en 1803 lorsque Napoléon Bonaparte a constitué les douze premiers régiments de cuirassiers (avec le bandeau en peau d'ours des soldats d'élite). Depuis cette époque, le 12e cuir n'a cessé de s'illustrer sur les champs de bataille. Dans la grosse cavalerie de la Grande Armée, il a chargé avec succès entre autres à Austerlitz, à Iéna, à la Moskowa... Plus tard, à Solferino... Au cours de la Grande Guerre, sur l'Avre, sur l'Yser, à Saint-Mihiel... A la fin de la Seconde Guerre mondiale (les chars ayant remplacé les chevaux), à Paris, puis à Strasbourg... Le 12e cuir appartenait alors à la fameuse 2e D.B. du général Leclerc. La prestigieuse grande unité n'ayant pas encore été reformée au moment de mon service militaire, le 12e en maintenait cependant les traditions au sein d'une autre formation. Ainsi, avec un camarade photographe, ai-je été choisi pour représenter le régiment lors du 35e anniversaire de l'entrée de la 2e D.B. dans Paris fin août 1944...

En effet, d'octobre 1978 à octobre 1979, j'ai effectué mon service militaire national au sein de l'escadron de commandement et des services (E.C.S.) du 12e régiment de cuirassiers, l'un des deux régiments de chars de bataille de la 3e division blindée du 2e corps d'armée (Forces françaises en Allemagne). En sus de l'E.C.S., le régiment comprenait quatre escadrons de chars AMX 30 et un escadron d'engins blindés AMX 10 P.

Après mes « classes », j'ai été nommé responsable du journal régimentaire (rédaction et mise en pages). Dans ce cadre, j'ai réalisé différents reportages (dont un à Berlin) et j'ai aussi écrit des articles pour la revue divisionnaire. Toutefois, mon poste de journaliste régimentaire n'existant pas en temps de guerre, j'ai également fait fonction de chef de groupe de combat sur engin blindé AMX 10 P d'accompagnement des chars au sein du 5e escadron. Dans ce cadre, j'ai suivi un entraînement militaire régulier ; j'ai été, entre autres, instructeur radio et j'ai participé à plusieurs manoeuvres en Allemagne et en France...




In periculo ludunt (Ils se jouent du danger).

Garde-à-vous pour la charge !
Sabre à la main !
Au trot !
Marche !!!




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