La prostitution à Paris sous le Premier Empire

La prostitution à Paris sous le Premier Empire

Page modifiée le 27 juillet 2021.




Le Palais-Royal, haut lieu de la prostitution sous l'Empire.



Au début du 19e siècle, en France, la prostitution est considérée comme un mal nécessaire (à l’ordre public), mais l’Etat redoute tout de même la menace morale et aussi sanitaire que font peser, sur la société bourgeoise, les prostituées accusées de répandre la débauche et, entre autres maladies, la syphilis, qui connaît une recrudescence à partir de 1802, où le préfet de police de Paris, Dubois, impose un examen médical mensuel aux « filles publiques ». C’est pourquoi, sous le Consulat et le Premier Empire, la prostitution, dépénalisée au début de la Révolution (1791), devient très réglementée avec la création des maisons de tolérance, le racolage étant, en principe, interdit sous peine d’amende et de prison.

Rappelons qu’en 1778, une ordonnance du lieutenant général de police, Lenoir, interdit quasiment la prostitution : les prostituées n’ont plus le droit de raccrocher (« racoler ») dans la rue, de paraître à leur fenêtre, de fréquenter les promenades et les jardins, de se parer de robes trop voyantes et même de recevoir un client dans une chambre privée, louée ou non. Cependant, la répression, pourtant sévère et brutale (rafles fréquentes de filles enfermées à l’Hôpital général pour de longues semaines de « rééducation » par le travail), s’avère peu efficace, d’autant moins que les courtisanes, au service des hommes de la haute société, ne sont pas inquiétées.


Nombre et catégories des prostituées


Du haut en bas de la société parisienne, on trouve :

  • Plusieurs centaines de demi-mondaines indépendantes ou entretenues que la loi ne peut réprimer puisqu’elles ont un domicile fixe et paient des impôts. On distingue les « femmes galantes » proprement dites des « femmes à parties », qui joignent un esprit cultivé à la beauté physique et donnent des soirées, des nombreuses « femmes de spectacles », qui fréquentent particulièrement les théâtres et les salles de concert. Peut-être sont-elles, en fait, plus nombreuses si l’on compte toutes les femmes entretenues (les actrices, les danseuses, etc.), qui ne sont pas des prostituées au sens strict, mais qui monnayent tout de même leurs charmes !

  • Environ neuf mille prostituées qui travaillent en maisons de tolérance (voir le développement plus bas), qu’on appelle « filles en numéros » parce qu’elles sont enregistrées à la préfecture de police sous un numéro d’ordre ;

  • Environ quatre mille prostituées qui exercent en chambres privées ou, à un niveau inférieur, en hôtels garnis (meublés), qu’on appelle « filles en cartes » parce qu’on leur délivre une carte spéciale indiquant les dates de leurs examens sanitaires obligatoires ;

  • Environ huit mille femmes qui se prostituent en ville de manière intermittente (surtout des ouvrières du textile, les fameuses grisettes, beaucoup de marchandes de rues, des actrices, etc.) ;

    Parmi les « filles publiques » hors des maisons, Vidocq distingue, entre autres, la calège, prostituée élégante, qui vend plus cher ce qu’une ponante, fille de bas étage, ou une dossière, qui « gagne sa vie à genoux », vendent à moindre prix. Certaines raccrochent dans la rue ou à leur fenêtre ou pas de porte ; d'autres ne racolent pas, mais se font connaître par différents procédés plus discrets.

  • Environ six mille « filles des barrières » (c’est-à-dire des portes de la ville) ou « filles à soldats », qui n’ont pas de résidence fixe, dorment dans des appentis ou des remises, et se donnent aux hommes des bas-fonds dans les nombreux « cabinets noirs » des estaminets et cabarets (débit de boissons alcoolisées) ;

  • Environ quatre mille misérables pierreuses, qui hantent les chantiers de construction, les carrières (d’où leur nom) et les terrains vagues.

    Selon les milieux auxquels elles s’adressent habituellement, les « filles publiques » se placent elles-mêmes sur une échelle sociale, car la prostituée qui convient à un bourgeois n’est pas du même genre que celle qui se livre à un ouvrier, et les genres de prostituées ne se mélangent guère, se méprisant entre eux. Ainsi, passe-t-on de la fille « de haut rang », puis de « de bon ton », à la panade, à la pierreuse et, au plus bas, à la punaise (voir la fin du texte).

    D'après certains auteurs, l’ensemble des femmes qui vendent leur corps, dans tous les milieux sociaux, pourrait atteindre le nombre astronomique de quarante mille pour une population de six cent mille habitants (en 1806), où les jeunes gens sont toutefois fort nombreux et ce, sans compter, bien sûr, les militaires en garnison, les étrangers et les provinciaux de passage. En effet, il est difficile de comptabiliser les prostituées occasionnelles et le grand nombre de celles qui se prostituent aux limites de la ville ou dans les terrains vagues, car on les confond avec des ouvrières, lesquelles peuvent, d’ailleurs, se prostituer de temps à autre pour compléter leur maigre salaire.




    Dans les galeries du Palais-Royal, au-dessus des boutiques, logent plusieurs centaines de prostituées, sans compter les « hirondelles » qui viennent, le soir, « faire leur palais » !



    Age et taille des prostituées


    La plupart des « filles publiques » enregistrées officiellement ont entre dix-huit et trente-deux ans. Celles âgées de vingt ans ou moins constituent environ vingt pour cent du total, mais la prostitution des moins de quinze ans, quoique avérée, est rare et choquante, même à l’époque (bien qu’il existe une prostitution clandestine et bien dissimulée des enfants, laquelle est mal évaluée). Il y a peu de prostituées de plus de quarante ans. L’âge le plus fréquent d’entrée dans la prostitution est de quinze ans, car, en ville, il correspond à l’âge où les filles du peuple quittent le foyer familial pour travailler.

    Le médecin hygiéniste Parent-Duchâtelet (1790 – 1836) présente le cas de trois mille deux cent trente-cinq prostituées. Il y en a une de douze ans, trois de treize, huit de quatorze, dix-sept de quinze, quarante-quatre de seize et cinquante-cinq de dix-sept. C’est à partir de dix-huit ans que leur nombre dépasse cent pour chaque année d’âge et même deux cents à partir de vingt ans jusqu’à vingt-six ans (maximum de deux cent quarante-neuf à vingt-deux ans), de nouveau plus de cent jusqu’à trente-deux ans. Leur nombre descend au-dessous de cinquante à partir de trente-six ans et au-dessous de dix à partir de quarante-neuf ans. A partir de cinquante-neuf ans, il n’y en a plus que deux : âgées respectivement de soixante-quatre et soixante-cinq ans !

    Quant à la taille, selon le dénombrement de Parent-Duchâtelet, la majorité des « filles publiques » mesurent entre 1,40 m et 1,65 m, la plus petite ne faisant qu’1,18 m et la plus grande atteignant 1,84 m, une taille au-dessus d’1,75 m demeurant exceptionnelle. Il faut dire qu’entre 1800 et 1820, la taille moyenne des hommes se situe entre 1,60 m et 1,65 m, un homme d’1,75 m étant considéré comme grand.


    Causes de la prostitution


    La plupart des prostituées étant issues du milieu populaire, la principale cause de la prostitution est la misère. En effet, dans une société où il y a peu d’assistance en dehors du cercle familial, plus du tiers des jeunes filles qui entrent dans la prostitution sont orphelines tandis qu’environ trente pour cent ont des parents qui ne peuvent subvenir à leurs besoins. Certaines, ayant une famille aisée, en ont été bannies ou ont dû fuir des parents indignes. De plus, beaucoup ne trouvent pas d’emploi stable ou, placées en apprentissage ou employées comme domestiques, elles sont chassées (souvent pour avoir été mises enceintes !), ou fuient un patron abusif, ou encore sont au chômage. Peu parviennent à se marier, seule façon, à l’époque, de leur assurer la respectabilité sociale et une vie décente. L’âge du mariage est, de toute façon, tardif et il y a plus de femmes que d’hommes : d’après le recensement de 1797, les femmes représentent cinquante-quatre pour cent de la population parisienne, en raison de l’affluence des jeunes filles de la campagne et du départ de beaucoup de jeunes hommes pour l’armée. Il y a un lien étroit entre mendicité et prostitution, car les filles du peuple, célibataires, isolées et sans travail sont contraintes, pour survivre, de mendier ou de se prostituer. D’ailleurs, passé trente ans, beaucoup de « filles publiques », surtout si elles sont plus ou moins malades, tombent dans la mendicité.

    Parent-Duchâtelet donne les causes suivantes pour un peu plus de cinq mille « filles publiques » étudiées :

    Causes déterminantes Nombre de prostituées
    Femmes dans le dénuement absolu 1441
    Concubines délaissées 1425
    Orphelines, filles bannies ou abandonnées 1255
    Provinciales abandonnées à Paris 404
    Domestiques séduites et chassées 289
    Provinciales en fuite sans ressources 280
    Soutiens de parents vieux ou infirmes 37
    Aînées de famille nombreuse 29
    Mères de famille veuves ou abandonnées 23
    TOTAL étudié 5183

    Beaucoup de femmes ne se prostituent qu’à temps partiel, de façon intermittente ou occasionnellement afin d'arrondir leurs faibles revenus. En effet, celles-ci exercent des métiers peu qualifiés : soixante pour cent dans le textile et l’habillement, vingt pour cent dans la vente, surtout ambulante, dix pour cent dans un quelconque artisanat et dix pour cent sont domestiques.


    Prostitution masculine


    Si les femmes constituent l’écrasante majorité des personnes qui se prostituent, il existe aussi, bien sûr, des prostitués masculins sur les quais de Seine du centre-ville, dans le jardin des Tuileries, sur les Champs-Elysées et les grands boulevards. Ceux-ci ne sont toutefois pas réprimés en tant que tels, c’est-à-dire pour vendre leur corps contre de l’argent, mais ils sont poursuivis pour sodomie ou pédérastie (le terme d’« homosexuel » n’apparaîtra que plus tard).


    Souteneurs des prostituées


    Pratiquement toutes les prostituées ont un « amant de cœur », que la catégorie la plus élevée choisit notamment parmi les étudiants en droit ou les jeunes juristes. Quant aux amants de la catégorie moyenne des « filles publiques », ce sont surtout des commis de bureau ou des travailleurs qualifiés du textile, mais aussi des métaux précieux (bijoutiers, orfèvres), la catégorie la plus basse se contentant de simples ouvriers et manœuvres. Cependant, tous les « amants de cœur » sont loin d'être d'honnêtes citoyens ; certains sont des escrocs (pour les calèges) ou des voleurs. En général, les prostituées manifestent un attachement extrême pour leurs amants qu’elles entretiennent fréquemment. En particulier, celles qui sont en maisons négocient souvent, lors de leur entrée, des conditions avantageuses pour les élus de leur cœur, lesquels obtiennent droit de visites hebdomadaires et autres prérogatives.

    Nombre de « filles publiques », qui ne sont pas en maisons et qui appartiennent à la classe inférieure, s’attachent à des souteneurs, lesquels, pour la plupart, les exploitent sans vergogne, exercent sur elles une tyrannie impitoyable, voire les pires violences. A la moindre incartade ou juste pour leur rappeler leur devoir de soumission, elles sont régulièrement battues. Si certaines voudraient s’y soustraire, beaucoup d’autres, pourtant parfois laissées pour mortes à force de coups, reviennent toujours vivre avec leur tourmenteur ! On peut expliquer ce comportement par l’état d’abandon et d’humiliation que la société leur impose. Cela dit, ordinairement, les souteneurs défendent plus ou moins leurs « protégées » contre la police ou l’administration et il n’est pas rare qu’afin d’empêcher que celles-ci soient inquiétées ou emprisonnées, ce qui constituerait, pour eux, un manque à gagner, ils se collètent avec les agents, lesquels sont quelquefois contraints de venir en nombre, voire de faire appel à la garde municipale puis, après la dissolution de celle-ci en 1812, à la gendarmerie impériale. D’après Vidocq, en argot, on appelle ces souteneurs des maques ou des macchoux. Dans ce registre de langue, pour « souteneur », on trouve également, entre autres, « brochet », « dos d’azur » ou « dos vert », « dos fin » ou « dauphin » ! « barbillon » ou macrotin pour un apprenti souteneur, « barbille » pour un jeune souteneur et « barbeau » pour un souteneur confirmé !*

    * Tout ce vocabulaire de la poissonnerie afin de nommer les proxénètes en argot (de maque, apocope de « maquereau », à « barbeau », en passant par « brochet » ou « dauphin ») n’a pas, en fait, les poissons pour origine, au contraire ! En effet, le terme de base « maquereau » vient de l’ancien français des Flandres makelâre, « courtier », attesté dès le début du 13e siècle, donnant, vers 1280, maquerel, maqueriau, « entremetteur », vocable qui a désigné le poisson selon une légende populaire, laquelle considérait les maquereaux comme des entremetteurs entre les harengs mâles et les harengs femelles ! Seul, à mon humble avis, l’esprit farceur du peuple a filé la métaphore ichtyologique à l’endroit des souteneurs. En outre, je demeure persuadé que ce mot d'ancien français makelâre dérive du latin macellum (prononcer « makellum »), signifiant « marché public » (surtout des viandes).

    Parent-Duchâtelet se penche sur le cas des relations homosexuelles entre les « filles publiques », qualifiées de « tribades », terme employé alors pour désigner les lesbiennes. Il estime qu’à cause de l’aversion que leur métier peut inspirer aux prostituées pour les hommes, ces rapports sont davantage répandus parmi elles que dans le reste de la société. En tout cas, ils entraînent des liens extrêmement forts et, en particulier, des jalousies féroces, souvent entre une jeune femme et une autre beaucoup plus âgée, agissant, en quelque sorte, comme maîtresse et protectrice.


    Qualités et défauts particuliers des prostituées


    A l’époque, on relève, chez la plupart des prostituées, outre le défaut de la gourmandise, voire de la voracité jusqu’à la gloutonnerie, un goût excessif pour le vin et les liqueurs fortes. En effet, si elles sont souvent obligées de boire avec leurs clients, notamment avec les soldats et les hommes du peuple, elles cherchent certainement à s’empiffrer et à s’étourdir pour, sinon oublier, du moins atténuer leur misérable condition. On remarque aussi que les « filles publiques » ont l’habitude de mentir, habitude contractée avec celle de feindre la gaieté et le plaisir ou de dissimuler leur état ; qu’elles se mettent facilement en colère et peuvent se montrer très belliqueuses et agressives, mais qu’en général, elles s’apaisent assez vite. On observe que, dans leurs disputes, elles se servent des poings et des pieds, mais aussi, souvent, du peigne qui maintient leurs cheveux relevés, voire d’un objet tranchant !

    Toutefois, les observateurs trouvent plusieurs qualités particulières aux prostituées, la première étant de se secourir et de s’entraider dans leurs peines et dans leurs malheurs. Si l’une d’elles tombe malade, ses camarades lui apportent immédiatement tous leurs soins, la conduisent éventuellement à l’hôpital où elles lui rendent régulièrement visite. Elles n’hésitent pas à se cotiser pour fournir vêtements et nourriture à celles qui sortent de prison dans le dénuement le plus complet. Elles agissent ainsi même en sachant que la personne secourue ne leur sera pas du tout reconnaissante ! Cette attitude de solidarité et de compassion tient sans doute au sentiment d’être abandonnées dans un univers hostile, où elles ne peuvent attendre de secours que de leurs semblables. De plus, contrairement à l’opinion courante, la majorité des prostituées, même si elles avortent souvent, loin de redouter une grossesse, apprécient d’avoir un petit être à soigner, qui donne un sens à leur vie, et, par ailleurs, lorsqu’elles tombent enceintes, leurs camarades les entourent des plus grandes attentions. En outre, en général, les « filles publiques » sont plus enclines à s’occuper de leur enfant que beaucoup de filles-mères, voire de femmes mariées et mères de famille ! De surcroît, on a acquis la preuve que la plupart des prostituées élèvent plutôt convenablement leur progéniture, au mieux de leurs possibilités. Cependant, il faut ajouter qu’une prostituée enceinte s’avère plus recherchée et gagne trois à quatre fois plus !!!


    Soins des prostituées


    Malgré la relative élégance que les prostituées en maisons ou en chambres de ville, surtout au Palais-Royal, s’efforcent de manifester, elles sont, dans l’ensemble, assez malpropres et prennent peu de soin de leur corps (culpabilité plus ou moins consciente ?). En tout cas, on note qu’en 1811 et 1812, par exemple, sans même parler de la gale, la quasi-totalité des « filles publiques » ont des poux du corps et de la tête, et que si, par la suite, à la toute fin de l’Empire, les premiers se rencontrent beaucoup moins, les seconds sont toujours fréquents, même dans les coiffures les plus distinguées !




    Femmes en robe au début de l'Empire.



    Maladies des prostituées


    Les médecins constatent que les pertes utérines sont assez communes, même au plus jeune âge, chez les prostituées et que celles-ci présentent fréquemment des abcès et des tumeurs sur les organes sexuels, lesquelles peuvent engendrer des fistules, parfois sur la paroi recto-vaginale, ce qui coïncide presque toujours avec la phtisie (tuberculose pulmonaire). Pourtant, curieusement, les « filles publiques » ne semblent pas plus touchées que les femmes en général par des affections de l’utérus. Cela dit, les observateurs sont frappés par le nombre important de prostituées qui, à cause d’une vie misérable et d’excès en tout genre, notamment l’abus d’alcool, tombent dans un état d’abrutissement, d’imbécillité, voire d’aliénation mentale. Par exemple, entre 1811 et 1815, un peu plus de cent « filles publiques » sont prises en charge par le « service des folles » de la Salpêtrière ; la plus jeune a seize ans, la plus âgée, soixante-deux, la moitié entre vingt-cinq et trente-cinq ans. En outre, ils remarquent que les filles au visage difforme, contrefaites, bossues, boiteuses, unijambistes, voire scrofuleuses (atteintes de lésions de la peau) n’en ont pas moins leurs clients, dont certains les recherchent particulièrement, sauf, peut-être, les scrofuleuses !!!

    Sur un peu moins de quatre cents prostituées malades étudiées, Parent-Duchâtelet donne les causes suivantes, sans mentionner les redoutables maladies vénériennes, dont, au premier chef, la syphilis (analysée dans un chapitre spécial), qui fait des ravages au 19e siècle et n’est traitée que par le mercure, peu efficace et aux terribles effets secondaires :

    Blessures (souvent suite de coups) 90
    Phtisie (tuberculose pulmonaire) 87
    Affections de l’appareil digestif 58
    Fièvres non définies (infections ?) 46
    Affections des organes sexuels 41
    Affections aiguës de la peau 23
    Pneumonie et pleurésie 15
    Rhumatisme articulaire 13
    Ophtalmie 11
    Apoplexie (hémorragie cérébrale) 5
    Calculs vésicaux 2
    Tumeur rénale 1
    TOTAL étudié 392

    Toutefois, tous les médecins soignant les prostituées s’accordent pour affirmer que, malgré leurs débordements, leur santé résiste paradoxalement mieux que celle des femmes au foyer, mères de famille, et que les maladies qu’elles ont en commun avec ces dernières ne s’avèrent pas plus graves chez elles ! Parent-Duchâtelet se demande même si la vie sédentaire des femmes « vertueuses » ne serait pas plus nocive que la vie dissolue, mais active des « filles publiques » !!!


    Les maisons de tolérance


    Les maisons de tolérance, appelées officiellement « maisons tolérées », c’est-à-dire les établissements de prostitution tolérés par la loi pour des raisons d’ordre public, apparaissent sous le Consulat, lequel, par l’arrêté du 3 mars 1802, impose un examen médical régulier des prostituées en vue de tenter d’endiguer l’épidémie de syphilis qui sévit à ce moment. Mais, c’est le 12 octobre 1804, sous le Premier Empire, qu’à Paris, le préfet de police Dubois organise officiellement ces « maisons de plaisir ». Les « filles publiques » doivent s’inscrire à la préfecture avant d’être admises dans un établissement enregistré. Contrôlées par la police, elles sont astreintes à passer une visite sanitaire chaque mois.

    La loi exige que chaque maison de tolérance ait sa propre entrée et ne puisse pas communiquer avec les habitations voisines. Elle ne doit pas s’installer à proximité d’un lieu de culte, d’une école, d’un bâtiment public, d’un marché, d’une caserne, du domicile d’un dignitaire de l’Empire… Napoléon, qui a horreur de la prostitution, ordonne d’éloigner les bordels fort nombreux aux abords du palais des Tuileries et, peut-être à tort, de les écarter aussi des postes militaires alors que ceux-ci assurent, en fait, la tranquillité publique (puisque les agents de police en uniforme, les sergents de ville, ne seront institués qu’en 1829).

    Il existe, bien sûr, différentes catégories de maisons « tolérées » selon le public auquel elles s’adressent : de l’élégant lupanar des beaux quartiers au claque sordide des quartiers mal famés. Néanmoins, en 1810, le nouveau préfet de police Pasquier, qui vient d’être nommé, constate que beaucoup d’établissements de prostitution, situés au dernier étage d’un immeuble, sont insalubres, malpropres et mal tenus. C’est pourquoi, le 26 juillet 1811, il décide de faire inspecter toutes les maisons de tolérance et de fermer celles qui mettent la vie et la santé des occupants et des visiteurs en danger. De plus, sous peine d’amende, il prescrit que doivent être propres non seulement les locaux, mais aussi tous les meubles et objets, en particulier, les lits, ainsi que le linge de corps des filles. En outre, il défend qu’une même couche serve à deux prostituées qui doivent, chacune, disposer d’un lieu séparé pour recevoir leurs clients. Dans son ordonnance, le préfet Pasquier déclare tenir les tenancières des maisons « tolérées » responsables de leur salubrité et de leur propreté, ordonne des inspections régulières et demande un rapport hebdomadaire circonstancié à ses inspecteurs de police ! D'après les médecins, ces mesures ont permis de réduire la fréquence des maladies vénériennes.

    Beaucoup de maisons de tolérance se présentent sous l’aspect de boutiques, ouvertes sur la rue, à l’enseigne d’un vase de poudres et de fleurs colorées, certaines comprenant même un estaminet, qui attire les hommes oisifs, nombreux à y séjourner quasiment en permanence ! On compte pas moins de vingt établissements de ce genre au Palais-Royal, lieu central de la prostitution parisienne, dont huit dans les galeries de bois. Ces boutiques comportent deux pièces exiguës : la boutique proprement dite, meublée seulement de rideaux ou d’un paravent et de quelques chaises, comme une salle d’attente ( ! ), et l’arrière-boutique, où se déroulent les ébats amoureux sur quelques couches.




    Rencontres galantes dans les maisons-boutiques du Palais-Royal.



    Les tenancières, dites « dames de maison », qui n’aiment pas être qualifiées de « maquerelles », encore moins de maquecées (maquerelles de bas étage), appelées « Madame » par leurs « pensionnaires », ont, en gros, quatre origines :

  • Anciennes femmes entretenues et délaissées ayant accumulé un pécule suffisant ;

  • Anciennes prostituées ayant fait quelques économies ;

  • Anciennes femmes de confiance de tenancières reprenant le fonds de celles-ci ;

  • Femmes mariées, parfois mères de famille, la plupart du peuple, qui, possédant déjà un hôtel garni ou un estaminet, veulent le conserver ou y augmenter l’affluence des hommes.

    Ces « dames de maison » recrutent leurs « ouailles » dans les hôpitaux grâce à des « courtières », qui embauchent des domestiques ou des ouvrières convalescentes, sans emploi et sans ressources. Souvent, elles les recrutent en province, soit par elles-mêmes, soit par l’entremise d’« émissaires », qui engagent de jeunes campagnardes en rupture de ban ou désireuses de « monter à Paris », lesquelles ont presque toutes déjà été abusées par leur patron et par les garçons de leur entourage. Parfois, en désespoir de cause, elles les enrôlent à leur sortie de prison, où les jeunes femmes se trouvent totalement démunies. Cela dit, lorsqu’une fille entre en maison, elle ne signe aucun contrat et demeure toujours libre d’aller et de venir, de sortir quand elle le veut, la liberté étant extrêmement prisée par les prostituées, puisqu’elle est leur seule vraie richesse. En effet, la plupart du temps, elles ne possèdent même pas leurs vêtements, qui appartiennent à la tenancière. Quand elles les lui retournent en partant pour une autre maison ou, plus rarement, pour une autre vie, elles disent qu’elles rendent leur « change ». Moins que par une discipline stricte, les « pensionnaires » sont retenues par l’habillement, parfois d’une valeur de plusieurs centaines de francs, par le gîte et le couvert. Dans les meilleures maisons, non seulement vivent-elles dans des appartements richement meublés, mais encore sont-elles servies par des domestiques, qui les habillent, font leur ménage (même leur lit !) et les accompagnent au dehors. En effet, ce qui rapporte le plus à une « dame de maison », c’est la « location » de filles à de riches amateurs, qui les reçoivent chez eux en ville ou les emmènent dans des parties de campagne. En fonction de la beauté, des grâces et des « qualités » de la prostituée, le prix varie de vingt à cent francs par jour, en général pour un « prêt » de deux à trois jours. Rappelons qu’à Paris, où les salaires sont plus élevés qu’en province, un ouvrier qualifié gagne de trois à quatre francs par jour, jusqu'à six au maximum si sa qualification est rare. Malgré la déférence que les « pensionnaires » témoignent à l’égard de « Madame », laquelle les cajole en permanence pour rester dans leurs bonnes grâces, celle-ci n’en est pas moins secrètement détestée par celles-là, qui savent bien à quel point elle les exploite. Afin d’éviter que les filles ne gardent les gratifications de généreux clients et n’en profitent pour la quitter, elle les incite à s’endetter en leur avançant des sommes pour acheter des parures, louer une voiture ou aller au spectacle. Dans les maisons de tolérance, on trouve aussi des « marcheuses » ou « duègnes », anciennes prostituées, âgées, ayant perdu leur pouvoir de séduction, qui se chargent d’accompagner les « filles publiques » aux bains, aux visites sanitaires, à la préfecture de police si elles y sont convoquées, ou encore chez un client fortuné qui ne tient pas à se rendre en maison. Elles peuvent également, afin d’éviter le délit de racolage, marcher dans la rue avec, au bras, une prostituée, qu’elles offrent adroitement aux passants.




    Racolage par une fille tenant un panier de marchande pour éviter l'amende.



    Autres lieux de prostitution


    Comme un immeuble qui héberge un établissement de prostitution acquiert une mauvaise réputation et ne peut plus guère servir à un autre usage, les tenancières sont souvent obligées de louer un bâtiment entier et de sous-louer la partie non occupée par leur maison sous forme de chambres meublées à des étrangers de passage ou à des prostituées « indépendantes », dites « en cartes ». En général, une chambre vide est louée trois francs par jour ; si elle est meublée d’un lit, d’un canapé et d’une psyché (grand miroir sur châssis à pivots), le tarif monte à cinq francs, voire au double en fonction de la qualité du mobilier. Les « dames de maison », cupides et rapaces, peuvent aussi louer vêtements et parures : une robe pour deux francs, une chemise pour huit sous (quarante centimes), des bas pour six sous (trente centimes), etc. Elles peuvent également fournir un repas pour quatre à six francs…

    Un grand nombre de prostituées n’ont pas de chambre – les pierreuses, les « filles des barrières » – et beaucoup d’entre elles sont contraintes, surtout l’hiver, de coucher dans des endroits immondes et totalement répugnants, dont certains passants font une description saisissante. L’un décrit une maison délabrée, insalubre et horriblement sale, où toutes les chambres, exiguës, donnent sur d’étroits corridors dépourvus d’air et de lumière, dans lesquelles on voit, non pas des lits, mais des grabats dégoûtants ; où, à chaque étage, les latrines débordent de matières fécales ; où, dans la cour intérieure, pourrissent des débris d’animaux, des intestins, tous les résidus d’une gargote, exhalant des miasmes putrides ! Un autre parle d’une maison semblable, où, au dernier étage, les latrines crevées laissent tomber les matières fécales sur l’escalier qui en est couvert jusqu’au rez-de-chaussée ! Ces lieux infects abritent, dans l’abjection la plus complète, toute une population d’êtres humains : des voleurs en fuite, d’anciens forçats, des vagabonds, des mendiants, des chiffonniers, des bateleurs, des « filles publiques » du dernier rang, dites « punaises » en argot !

    En guise de conclusion, il faut souligner l’incroyable hypocrisie de la société de l’époque, où c’est la prostituée qui fait l’objet du mépris, qui est toujours accablée d’opprobre et durement réprimée tandis qu’il n’est jamais question de la responsabilité du client, lequel non seulement n’encourt aucune sanction, mais est parfois plaint pour être assailli par les femmes « de mauvaise vie » !




    Répartition des prostituées parisiennes selon Parent-Duchâtelet.



    Source principale : PARENT-DUCHATELET, Alexandre-Jean-Baptiste, De la prostitution dans la ville de Paris, considérée sous le rapport de l'hygiène publique, de la morale et de l'administration, Paris, J.B. Baillière, libraire de l'Académie royale de médecine, 1836 (tome 1) et 1837 (tome 2).  




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    Table générale des matières.


    Alain Cerri : E-mail.


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