Un Canadien dans le maquis de l'Ain - A Canadian Maquisard

Un Canadien dans le maquis de l'Ain - A Canadian Maquisard





Albert Spencer en 1943.



English version.



A la mémoire du sergent Albert Spencer, Royal Canadian Air Force (1942), Bomber Command, Royal Air Force : 31 juillet 1924 - 22 août 1998.



« Un ami venu de loin » par Jacqueline Di Carlo



(La guerre de 1939 - 1945 dans le canton de Saint-Rambert-en-Bugey + notes et traductions Alain Cerri : A.C.)



Un jour de décembre [1943], arrive dans nos montagnes un homme qui vient de vivre une véritable épopée : c'est Albert Spencer, le Canadien. Personne ne comprend ce qu'il raconte, car il parle uniquement anglais. Mais son enthousiasme, sa jovialité, sa bonhomie n'ont pas besoin de traduction et bientôt tous les gars [du groupe Verduraz] sont conquis.

Son aventure n'est pas ordinaire.


Je me suis engagé dans la Royal Canadian Air Force en août 1942 à l'âge de dix-huit ans. Après avoir fourbi mes armes au Canada, j'ai obtenu le grade de sergent et j'ai été envoyé en Angleterre où je suis arrivé en septembre 1943.

Le soir du 2 novembre 1943, nous sommes partis en mission sur la France pour lâcher des tracts à Orléans et Bourges. Nous avons décollé d'Honeybourne. J'occupais, dans l'équipage, le poste de mitrailleur arrière. Alors que nous survolions la côte française, nous avons essuyé le feu de la D.C.A.. Cinq minutes avant d'atteindre notre objectif, nous avons commencé à avoir des problèmes. Nous venions de lâcher notre chargement de tracts quand nous nous sommes aperçus qu'un moteur prenait feu. Etant donné qu'il nous était impossible de regagner l'Angleterre, car l'avion perdait rapidement de l'altitude, le pilote nous a donné l'ordre d'évacuer l'appareil et de sauter.

J'ai atterri dans une région boisée [...] probablement à l'est de Bourges. Un arbre m'a frappé dans ma chute ; j'ai dû perdre connaissance un certain temps. Quand je suis revenu à moi, je me suis retrouvé suspendu à une branche à quelques pieds du sol. J'ai essayé de me dégager, mais je n'ai pas pu libérer mon parachute et j'ai été obligé de le laisser dans l'arbre. J'ai enterré ma combinaison et mon gilet de sauvetage dans des broussailles. J'ai sorti ma boussole de ma trousse de survie et j'ai suivi la direction nord-ouest. Après avoir marché dans la campagne pendant quelque temps, j'ai croisé une route principale. J'ai continué à courir et à marcher pendant des heures.

A trois heures du matin, j'étais épuisé. Je me suis reposé dans le foin pendant une demi-heure. J'ai arraché tous mes insignes [...] qui pouvaient me faire identifier comme Canadien. J'ai mis mes pantalons sur mes bottes. Puis, j'ai recommencé à marcher [...]


(Complément tiré de "A Canadian Maquisard, Code-name Canada" par Cliff Cowan in la revue Legion, décembre 1986 - janvier 1987 - traduction libre en français, A.C.)

Comme j'arrivais dans un village, j'ai été brusquement ébloui par le jet lumineux d'une lampe-torche que l'on braquait sur moi ! Sur le coup, j'ai pensé qu'il s'agissait de résistants. Aussi ai-je esquissé un sourire et me suis-je désigné en disant : « Le R.A.F., le R.A.F. », espérant que les Français comprendraient que j'étais dans la Royal Air Force. Mais, lorsque la lumière s'est éteinte, j'ai constaté, à ma grande stupeur, que je me trouvais face à deux soldats allemands, le fusil à la bretelle ! [...] L'un d'eux m'a dit quelque chose en français tout en tapotant sa montre. Sans comprendre, j'ai répondu à tout hasard : « Cinq heures. » Les soldats se sont alors détournés et ont continué leur chemin. Moi qui me voyais déjà prisonnier, je n'en croyais pas mes yeux. Plus tard, on m'a expliqué que les soldats m'avaient sûrement pris pour un ouvrier agricole du nom de Leraf qui allait à son travail un peu en avance sur la fin du couvre-feu !

(Fin du complément.)


J'ai encore marché [...] Durant cette période, je me suis abrité dans des granges et je n'ai survécu que grâce aux pommes et aux pommes de terre. En passant devant une maison [...], j'ai entendu le speaker d'une radio dire : « Ici, Londres ! » J'ai décidé par conséquent d'aller demander de l'aide aux occupants. [...] Ils m'ont donné un bon repas, m'ont permis de me laver et de me raser, et m'ont gardé deux jours. [...]

Je ne me rappelle pas combien de villes et de villages j'ai traversés pendant les quinze jours suivants [...] J'ai demandé de l'aide à une ou deux occasions, mais je n'ai reçu que quelques repas et des indications [...] Je n'ai pu compter que sur ce que j'ai trouvé dans les champs et les vergers. J'ai dormi dans des granges. Je me cachais la nuit et marchais le jour. (Au total, Albert Spencer a parcouru plus de cinq cents kilomètres à pied !, A.C.)

A Gacé, je me suis arrêté dans une maison [...] Un garçon [...] a dit qu'il connaissait des gens qui pourraient m'aider et [...] j'ai été pris en charge par la famille Violet qui faisait partie de la Résistance... [Les frères Violet] m'ont donné des habits civils et un faux passeport au nom de Jacques Pierre Lefèvre. [...]

Après plusieurs semaines, [...] en train, nous sommes arrivés à Ambérieu [Ain]. [...] Nous avons été accompagnés dans un camp du maquis. [...]


(Complément tiré de "A Canadian Maquisard, Code-name Canada" par Cliff Cowan in la revue Legion, décembre 1986 - janvier 1987 - traduction libre en français, A.C.)

La filière d'évasion des aviateurs ayant été coupée par les Allemands, Spencer ne pouvait poursuivre sa route, mais il avait la possibilité de gagner la Suisse distante d'une soixantaine de kilomètres. Cependant, la perspective d'être interné pour la durée des hostilités ne le réjouissait guère et il choisit de rester avec les maquisards de Romans-Petit. Dès lors, il prit le nom de guerre Canada et fut chargé, lors des parachutages, de guider les avions alliés au moyen d'un appareil radio britannique.

Toutefois, son action au maquis ne se limita pas à la fonction d'opérateur radio : le jeune sergent aviateur fut initié à la guerre de partisans, c'est-à-dire à l'art de harceler l'ennemi, de faire sauter les voies ferrées, les ponts et les locomotives. En un seul coup de main, dirigé par le capitaine Chabot, les maquisards de l'Ain (voir les citations de XAVIER, A.C.) détruisirent toutes les locomotives sauf une (cinquante et une) du dépôt d'Ambérieu !

Ainsi, durant tout le rude hiver 1943 jusqu'à l'été 1944 où il put reprendre un avion pour l'Angleterre, Canada connut les dures conditions de vie d'un maquis pourchassé par les Allemands et la Milice française, et participa à son combat contre les communications ennemies pour la libération de la France.

(Plus tard, Albert Spencer fut très fier de recevoir, des mains du colonel Romans-Petit, chef de l'Armée secrète dans l'Ain, et de son chef de camp, Verduraz, la croix de combattant volontaire de la Résistance ainsi que la médaille commémorative 1939 - 1945. Domicilié à Ottawa, Albert Spencer correspondit toujours avec d'anciens camarades de combat du maquis qui l'appelaient « Cher Canada », A.C.)


(Citation du colonel Romans-Petit tirée de son livre Les obstinés, Janicot,1945, p. 216 - 217.)

Nous avons, à diverses reprises, regroupé des aviateurs. Certains sont même restés plusieurs mois chez nous. Canada en fut le plus typique. Originaire du Canada, il parlait un français approximatif avec un accent cocasse. Il contait, avec esprit, qu'il avait été abattu sur les lignes allemandes au cours de son premier raid dont la mission consistait à distribuer des prospectus. Bien entendu, deux mois après son arrivée parmi nous, des professeurs très persuasifs lui faisaient remplacer « prospectus » par « torche-c.. ». La dernière syllabe avait une résonance amusante et il la prononçait en faisant une mimique du plus haut comique.

Canada est resté près de cinq mois au camp Verduraz. Il participa, comme volontaire, à de nombreuses actions. Il affronta les grands assauts allemands de février et d'avril.

[Le groupe « transports »] l'emmenait à Hauteville où il avait deux flirts. Le premier avait un caractère tendre, mais le second, incarné par une femme d'un certain âge, était encore un sujet de plaisanterie. En effet, la dame ne sortait jamais sans son chien, une minuscule petite bête, paraît-il. Canada, se penchant vers le chien, lui tenait un langage qui avait pour résultat d'engendrer la colère de sa propriétaire et le fou rire de nos gars. Aux veillées, dans les bois, partout, Canada, par ses facéties, par son inénarrable accent, était un merveilleux élément de gaieté.



Extraits de la lettre du colonel Romans-Petit à Albert Spencer au sujet de Bernonville, criminel de guerre de la Milice, qui trouva refuge au Québec



A mon frère d'armes Albert Spencer


Mon cher Canada,

C'est bien ainsi, n'est-ce pas, que nous vous avons appelé en janvier 1944 dès le premier jour où les maquis de l'Ain vous ont recueilli alors que vous veniez de sauter de votre avion en flammes ? Vous avez vécu notre vie de vagabonds de l'honneur et vous savez, pour en avoir subi les conséquences, que certains Français étaient assez intoxiqués par la propagande de Vichy pour nous pourchasser ou diriger les opérations allemandes contre nos camps. Tout cela est pour vous, qui avez été en France pendant l'occupation ennemie, une évidence douloureuse, mais incontestable.

Les Français embrigadés pour des buts contraires aux intérêts de la France étaient des miliciens. Bernonville fut un de leurs grands chefs et, à ce titre, commanda des unités aux Glières, au Vercors, dans la région lyonnaise et en Saône-et-Loire. Or, voici que me parviennent des coupures de vos journaux ; leur lecture me fait monter les larmes aux yeux tant leurs colonnes sont pleines de contre-vérités. J'ai peine à croire qu'une nation, dont les traditions de courage et d'honneur sont légendaires, puisse réserver à un traître à son pays tant de sollicitude, tant de sympathie chaleureuse.

Certes, Bernonville se conduisit bien, paraît-il, en 14 - 18, mais, preuves en mains, j'affirme qu'après l'armistice de 40, il se mit en travers de notre action, mit tout en oeuvre pour dépister les agents alliés, les chefs de la Résistance et qu'il présida même à des séances où les nôtres furent torturés. [...] J'affirme que Bernonville a bien la responsabilité de déportations [...] Tandis que se déroulaient des combats meurtriers, Bernonville tendait des embuscades à ceux qui, faisant cause commune avec les Alliés, suivaient le chemin de l'honneur. Par quel étrange renversement serions-nous aujourd'hui blâmés d'avoir été à vos côtés malgré les entraves de toutes sortes disposées principalement par les miliciens ? Pourquoi le témoignage de Maurice Nédey, arrêté, torturé, déporté aurait-il moins de poids que celui de Bernonville, inspecteur général de la Milice ? Pourquoi attacher plus de prix aux déclarations du tortionnaire qu'à celles de la victime lorsque, par surcroît, celles-ci sont confirmées par des témoins irrécusables ?

Et les Alliés n'auraient-ils pas eu plus de difficultés et, partant, plus de sang versé si toute la France avait pensé et agi comme Bernonville ? Souvenez-vous comme nous redoutions plus les miliciens que les Allemands. N'avons-nous pas eu, en avril et en juillet 1944, de très violentes attaques réalisées non seulement avec des effectifs et des moyens puissants, mais guidées par des miliciens ? Popeye, seize ans, des Enfants de Troupe de l'école d'Autun, n'a-t-il pas préféré se poignarder plutôt que de tomber entre les mains des acolytes de Bernonville ? [...] N'avons-nous pas perdu tant des nôtres parce que nous avions à faire face à la trahison ?

Alors, Canada, il faut que vous racontiez autour de vous ce que vous avez vécu de nos souffrances, de nos craintes, de nos espoirs. Eclairez vos compatriotes sur l'horrible drame qui a opposé des Français clairvoyants à d'autres Français, égarés ceux-là. Vous le devez au passé magnifique et pur qui nous lie à jamais.

Fraternellement.

H. Romans-Petit, Compagnon de la Libération, commandeur de la Légion d'honneur, D.S.O.




Veillée dans un maquis.




English version.



In memory of Sergeant Albert Spencer, Royal Canadian Air Force (1942), Bomber Command, Royal Air Force : July 31, 1924 - August 22, 1998.



"Code-name Canada" by Cliff Cowan



(Legion, december 1986 - january 1987 + notes Alain Cerri : A.C.)



I was a member of a Whitley aircraft that took off from Honeybourne [in England] on November 2, 1943 on a nickel raid over Bourges [in France].


Its crew had been ordered to drop leaflets. They crossed the French coastline and saw their first bursts of Flak. They reached [Bourges], flushed their paper cargo through the flare chute and turned for home when sparks and debris began hurtling past the rear turret. One of the engines had caught fire. The navigator advised the pilot they'd never make it back and the order came to bail out. [Albert Spencer thought :] "They didn't tell us they expected us to deliver the damn leaflets door to door !"

There were trees all around ; he'd landed in a small wood. He didn't remember reaching the ground. He must have been knocked out because he became aware that he was dangling in the air, hanging from the shrouds in a tall tree. With arms and legs clutching the tree, he released the harness and slid to the ground. Downed aircrew are told to bury their parachutes, but Spencer couldn't reach his. He tore off his Canada badges, his wings and all other identification, and buried them. He pulled his cuffs over his flying boots. He ran and walked in the opposite direction to the plane's course. He began walking through the night along a road.

At one village, he was walking very cautiously when, with jarring suddenness, a flashlight was turned on, full in his face. He thought it was the Resistance people, so he smiled into the harsh glare, pointed to himself and said : "Le RAF, le RAF" in the hope he was telling them he was in the Royal Air Force. The light was turned off and he found himself staring with paralysing horror at two German soldiers, steel helmets, rifles and all. One of the German said something, an attempt to speak French. He pointed to his watch. Not knowing what he said, [Spencer replied :] "Cinq heures." Then, they both turned and began walking away. Spencer couldn't believe they had let him go. He was told later that they probably thought he was a farm worker going to his job, telling them his name was Leraf and they pointed to the watch to say he was out before the curfew was over.

For twenty-five days, he walked and slept anywhere he could, once in a cemetery, more often in barns. For food, he foraged in fields and orchards. [Spencer] began to check isolated houses. He would knock and ask for food. Some fed him, others refused. The fear of reprisal was strong.

He heard the BBC signature, "Ici, Londres !", coming from a house. [The people] gave him a good meal ; he had a wash and a shave, and they allowed him to rest with them for a couple of days.

(After walking more than five hundred kilometers !, A.C.) he reached the village of Gacé and met Robert and Daniel Violet through a young boy he had spoken to. They knew what to do, burning what was left of Spencer's uniform and giving him some civilian clothing. Next came a false passport issued to Jacques Pierre Lefèvre.

[Spencer] was then passed from team to team on an established escape route. He was shepherded across the country to Ambérieu, northeast of Lyon. The local Maquis took him to their camp which was in a forest.

Now Spencer got some bad news. The well-established escape route he had been on had been cut by the intense German activity. Spencer was told he could go no further on it, but Switzerland was just sixty kilometers away and he could try for it if he wished. But there was an alternative. If he went for Switzerland, he would be interned for the duration and he didn't like the thought of that. He chose the alternative and became a "working guest" of the Maquis. Like his new companions, he was given a new name. They decided he was to be called Canada. The Maquis were supplied from England with the RAF, making supply drops and moving agents and equipment in and out. The planes were guided by an agent on the ground using a low-powered radio called an S-phone. So, Canada became the air controller.

Life with the Maquis wasn't confined to the S-phone. There were transportation routes to wreck and [Spencer] was initiated in the black arts of blowing up railway tracks, bridges and locomotives. In one of these sorties, the Maquis of the Ain (see quotations from XAVIER, A.C.), directed by Capt. Chabot, destroyed fifty-one of fifty-two locomotives in a spectacular raid on the Ambérieu marshalling yards.

Canada had become a thorough and devoted maquisard, working and fighting through the winter in difficult snow conditions and on into spring. Throughout this time, they not only had the Germans to contend with, but also the French Fascists, the Milice, who could easily infiltrate and betray a Maquis unit. About a month after D-Day, Canada vectored an American C-47 [with a Jedburgh team] to a prepared field. New passagers embarked : several agents returning to England and Sgt. Albert Spencer.

(Later, Albert Spencer was very proud of the medals - croix de combattant volontaire de la Résistance and médaille commémorative 1939 - 1945 - that Col. Romans-Petit, Regional commander of the Armée secrète in Ain, and local Maquis chief, Verduraz, presented to him. From his home in Ottawa, he continued to correspond with French comrades in arms who sent their letters to "Dear Canada", A.C.)


(Translation by Alain Cerri of Colonel Romans-Petit's quotation from his book Les obstinés, Janicot,1945, p. 216 - 217.)

Airmen were repatriated occasionally. Some of them stayed several months among us. Canada was the most typical. Born in Canada, he spoke French with a comical accent. He cleverly recounted that, on his first raid over France to drop leaflets, he was shot down. Of course, two months after his arrival, "teachers" had persuaded him to not use the word "leaflets", but instead the word "torche-cul" that means "ass-wipe" in slang. He made us roll with laughter emphasizing the last syllable with comic contortions.

Canada stayed almost five months in Verduraz' camp. He voluntarily participated in many raids. He fought against the German assaults in February and in April, 1944.

The boys, knowing Canada had two romantic interests in the village of Hauteville, drove him there. His first romance was with a young and very charming girl, but, the other, with an older woman, was a constant subject of amusement for us. This woman was always accompanied by her dog, a very small animal. Canada would bend over talking to the dog in a way that generated rage from his owner, but hilarious laughter from us. Whether at parties or elsewhere, Canada, with his facetiousness and his funny accent, was a joyous boost to our morale.



The question of the French Resistance.




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