Le centurion romain et les défaites des Allobroges

Le centurion romain et les défaites des Allobroges

Page modifiée le 26 décembre 2021.



Etre « romain », c'est avoir, en amont de soi, un classicisme à imiter et, en aval de soi, une barbarie à soumettre.

Rémi Brague




Table des matières :

Le centurion de la légion romaine aux Ier et IIe siècles

Les Allobroges vaincus par les Romains

Annecy au temps des Romains

Histoire de la ville d'Annecy




senatus populusque Romanus (« le sénat et le peuple romain »)

(Graphie modernisée usuelle, par ex., Cicéron : in quo me senatus populusque Romanus collocavit, « où le sénat et le peuple romain m'ont placé ».
En effet, sur les papyrus, les mots étaient en majuscules, n'étaient pas séparés et, pour mieux déchiffrer, on lisait, non des yeux, mais à voix basse !
)



Légionnaire romain aux Ier et IIe siècles


PROTECTION : casque (galea) en acier*, offrant une protection quasi complète de la tête et du cou tout en laissant vision et audition dégagées ; armure de plates d'acier articulées (lorica segmentata), paradoxalement moins lourde que la cotte de mailles (lorica hamata) - env. neuf kilos contre env. douze - , mais aussi moins flexible et confortable, quoique davantage protectrice, et se dégradant moins vite que la cuirasse à écailles de cuivre (lorica squamata) ; bouclier (scutum) semi-cylindrique en bois recouvert de cuir et bordé de laiton, d'un mètre de haut sur quatre-vingts centimètres de large, d'une épaisseur de cinq centimètres, avec bosse centrale (umbo) en acier, pesant env. six kilos ; ARMEMENT : glaive (gladius, de type « Pompei », vu la poignée et le pommeau sur l'illustration) avec une lame droite en acier, longue de cinquante centimètres, large de cinq, extrêmement bien équilibré pour frapper aussi bien de taille que d'estoc ; dague (pugio) avec une lame droite en acier de trente centimètres ; javelot (pilum), VOIR CI-DESSOUS.

* A cette époque, l'acier, composé de fer et de carbone, est produit dans des bas-fourneaux où le carbone du charbon de bois se dissout dans le fer (cémentation). Le métal en fusion, jeté ensuite dans de l'eau ou de l'huile, donne de l'acier trempé. Plus on laisse le four se refroidir lentement, plus le carbone se diffuse dans le fer, permettant d'obtenir une teneur élevée, donc de l'acier extradur à 1,5 ou 2% de carbone, que les Romains appellent « fer indien » (ferrum indicum).



Le centurion de la légion romaine aux Ier et IIe siècles



En 69 apr. J.-C., année de guerres civiles romaines à la suite de la mort de Néron, au moment où Vitellius, ayant vaincu Othon, est encore empereur, avant que Vespasien, petit-fils d’un centurion, ne restaure l’ordre dans l’empire, la 14e légion Gemina Martia Victrix, envoyée en Bretagne, traverse les Alpes par le col du Petit Saint-Bernard et, à Ad Publicanos (Conflans/Albertville), se divise : une moitié passe par Lemincum (Chambéry), l’autre par Boutae (Annecy). En fait peut-être partie le centurion Marcus Aurelius Lucillus, décédé à soixante ans après quarante ans de carrière militaire (!), qui a servi à la 1ère légion Aduitrix, puis à la 2e légion Traiana, à la 8e légion Augusta, à la 14e légion Gemina Martia Victrix, à la 7e légion Claudia, à la 7e légion Gemina (de geminus, « double, composé de deux éléments », c’est-à-dire une légion formée à partir de deux autres).





Mais qu’est-ce exactement qu’un centurion de la légion romaine aux Ier et IIe siècles ?


Etymologie : Du latin centurio, de centum, « cent », et de centuria, « centurie », terme d’origine étrusque (d’après Sextus Pompeius Festus, dit « Festus Grammaticus », lexicographe et philologue romain du IIe siècle), qui désigne une division civile d’une centaine de citoyens dans le cadre des comices (assemblées) centuriates, et, dans l’armée, une centaine de soldats (milites) avant de s’appliquer exclusivement à des fantassins (pedites), les cavaliers (equites) étant organisés en pelotons d'une trentaine d'hommes (turmae). En fait, l’effectif de la centurie ayant varié dans le temps, le mot n’a plus eu qu’un rapport étymologique avec « cent » et ne qualifie finalement qu’un type d’unité militaire sur le plan tactique et également organique, car c’est au sein de celle-ci que s’effectue le recrutement. Ce serait, en quelque sorte, l’ancêtre de la compagnie moderne.

Dans la légion romaine du Haut-Empire, une centurie comprend en principe quatre-vingts légionnaires, soit dix escouades (contubernia, de cum, « avec », et taberna, « cabane » – tabernaculum, « tente ») de huit hommes (contubernales, « camarades ») dormant sous la même tente ou dans la même chambrée.


Fonction : Le centurion, équivalent approximatif de l’officier subalterne moderne (disons, de lieutenant à chef de bataillon –  voir les grades ci-dessous), commande* donc, à la base, une centurie, où il est assisté par des sous-officiers (principales) : un optio (du sens de « choix », car choisi par le centurion), sorte d’adjudant (de adjuvare, « aider »), un tesserarius, une ordonnance responsable de la tessera (tablette d’instructions et de consignes), un signifer (de signum, « enseigne », et ferre, « porter »), « porte-enseigne », et un bucinator (de bucina, « cornet de bouvier »), « trompette », afin de transmettre les ordres visuels et sonores à la troupe sur le terrain.

* A noter que les cent vingt cavaliers légionnaires obéissent à des centurions et non à des décurions comme les cavaliers auxiliaires.

Sur le champ de bataille, le centurion, entouré du signifer et du bucinator, se tient, non devant le premier rang, mais à sa droite, tandis que l’optio reste derrière l’unité en vue de garantir la bonne transmission des ordres et d’éviter des replis intempestifs !

Publius Flavius Vegetius Renatus (Végèce), dans Epitoma rei militaris, précise que l’on choisit pour centurion un homme robuste, de haute taille, qui sache lancer adroitement et avec force les javelots et les dards, manier parfaitement l'épée et se servir avec dextérité du bouclier ; qui soit vigilant, actif, plus prompt à exécuter les ordres de ses supérieurs qu'à parler ; qui soit maître de soi ; qui discipline et exerce* ses soldats ; qui ait soin qu'ils soient bien chaussés et bien habillés, et que leurs armes soient toujours nettes et brillantes. Ajoutons que le centurion, dont l’autorité est symbolisée par le cep de vigne (vitis), doit évidemment savoir lire et écrire pour bien comprendre les ordres et communiquer les renseignements, et être suffisamment instruit pour bien évaluer toutes les situations.

* En dehors des combats, le légionnaire, soigneusement sélectionné, bien formé militairement (tiro, « apprenti » pendant quatre mois), toujours occupé à quelque tâche, s'entraîne pratiquement chaque jour (gymnastique, athlétisme, natation, maniement des armes, exercices collectifs) ; au moins trois fois par mois, il participe à des manoeuvres d'ensemble et effectue des marches de trente kilomètres en cinq heures avec une charge de cinquante kilos (vingt kilos d'armement défensif et offensif, et trente kilos d'équipement, outils et vivres), dépensant plus de quatre mille calories quotidiennes, soit l'énergie d'un sportif de haut niveau actuel (Le Bohec). Si les soldats sont polyvalents, nombreux sont les spécialistes (génie, artillerie, poliorcétique ou art des sièges, etc.) qui entretiennent régulièrement leurs techniques savantes.


Grades : Selon l’ancienneté (et, dans une certaine mesure, le mérite), on distingue, dans l’ordre ascendant, le centurion hastatus (de hasta, « lance ») posterior (« derrière, au-dessous ») ; le centurion hastatus prior (« devant, au-dessus ») ; le centurion princeps (« premier en qualité ») posterior ; le centurion princeps prior ; le centurion pilus (de pilum, « javelot ») posterior ; le centurion pilus prior, lesquels commandent les six centuries de chacune des cohortes (« bataillons ») II à X de la légion, les centurions priores étant à la tête des manipules, constitués de deux centuries s’épaulant tels deux fantassins, le centurion pilus prior étant à celle de la cohorte. Quant à la première d'entre elles, unité d’élite, elle ne comporte que cinq centuries, mais à effectif double. Si la cinquième, la quatrième, la troisième et la deuxième centuries sont commandées respectivement par un centurion hastatus posterior, hastatus prior, princeps posterior, princeps prior, la première est commandée par un centurion primus pilus ou primipilus, le plus haut grade de centurion, qui dirige cette cohorte de plus de huit cents hommes. D’après Tacite (Historiae), il y a souvent un second centurion primipile (primipilus bis), âgé, attaché à l’état-major de la légion (consilium), où l’historien romain compte donc soixante centurions au total. En outre, Jules César (De bello gallico et De bello civili) différencie les centurions de la première cohorte (primi ordines, « premiers rangs »), les centurions des cohortes II à V (superiores ordines, « rangs supérieurs »), les centurions des cohortes VI à IX (inferiores ordines, « rangs inférieurs ») et les centurions de la dixième cohorte (infimi ordines, « rangs les plus bas »). Toutefois, pour Tacite, qui écrit un siècle et demi après César, les primi ordines ne seraient pas seulement les centurions de la première cohorte, mais tous ceux qui combattent en première ligne.

En tout cas, participant aux réunions de l’état-major de la légion, le centurion primipile peut, en principe, accéder à l’ordre équestre, donc aux grades d’officiers supérieurs : tribun angusticlave (tribunus angusticlavius*, cinq à l’état-major de la légion), préfet d’aile (auxiliaire) (praefectus alae, deux par légion), préfet de camp (praefectus castrorum, un par légion), troisième officier supérieur après le légat (legatus legionis), commandant en chef, et le tribun laticlave (tribunus laticlavius*), son adjoint, tous deux de rang sénatorial.

* angusticlavius, de angustus, « étroit » ; laticlavius, de latus, « large », et de clavus, « bande de pourpre » (au bas de la toge).

N.B. Rappelons que l’infanterie est souvent rangée en bataille sur trois rangs, la fameuse triplex acies avec quatre cohortes au premier rang (hastati), trois au second (principes) et au troisième (triarii), placées en damier avec des intervalles ménagés pour permettre les manœuvres, la cohorte étant l’équivalent du bataillon moderne.

PREMIERE COHORTE Centurions COHORTES II à X Centurions
1ère centurie Primipilus 1ère centurie Pilus prior
2e centurie Princeps prior 2e centurie Pilus posterior
3e centurie Princeps posterior 3e centurie Princeps prior
4e centurie Hastatus prior 4e centurie Princeps posterior
5e centurie Hastatus posterior 5e centurie Hastatus prior
6e centurie Hastatus posterior


Recrutement : Les centurions sont issus soit de la société civile s’ils sont, pour une petite minorité, fils de chevaliers romains ou, pour la grande majorité, fils de notables provinciaux, soit du corps des sous-officiers (certains optiones accèdent normalement au centurionat), voire du rang, mais cela, sauf exception, peut prendre plus d’une quinzaine d’années ! Néanmoins, selon Tacite, sous le principat d’Auguste, un simple soldat peut devenir centurion, même si cette promotion est plutôt rare, car « plus on débute haut, plus on finit haut » (Le Bohec) et l’ascension de l’échelle hiérarchique se déroule la plupart du temps en fonction du milieu social d’origine : un centurion, fils de chevalier (ex equite romano), montera plus vite qu’un fils de notable… Certes, le mérite joue un certain rôle, mais secondaire !


Carrière : En général, un centurion effectue au moins vingt ans de service et change, en principe, de garnison tous les trois ou quatre ans.

Autre exemple de carrière de centurion, celle de Petronius Fortunatus, décédé à quatre-vingts ans après cinquante ans de service ! Engagé dans la 1ère légion Italica (où les recrues doivent mesurer au moins 1,80 m), il occupe successivement les postes de librarius (ce qui suppose une bonne éducation), tesserarius, signifer, puis, au bout de quatre ans, optio. Il est alors élu* centurion par ses camarades. Il sert ensuite pendant quarante-six ans dans tout l’empire au sein de la 6e légion Ferrata (« de fer », dite aussi fidelis constans par César !), de la 1ère légion Minervia, de la 10e légion Gemina, de la 2e légion Augusta, de la 3e légion Augusta, de la 3e légion Gallica, de la 30e légion Ulpia, de la 6e légion Victrix, de la 3e légion Cyrenaica, de la 15e légion Apollinaris, de la 2e légion Parthica, de la 1ère légion Aduitrix.

* Par acclamation des soldats (suffragium legionis), mais la décision finale appartient au commandement.

N.B. Les légions, formant des corps auxquels les soldats s’identifient (comme dans les régiments modernes), elles changent difficilement de numéro et, si elles portent le même, elles se distinguent par leur nom.


Statut : « Colonne vertébrale » de l’armée, les centurions, souvent très éduqués, bénéficient d’une position importante dans la société et jouissent d’une haute considération. En effet, dans le cadre des responsabilités civiles des militaires, ils peuvent administrer toute une région dans une province. Une fois à la retraite, ils deviennent fréquemment des notabilités dans leur ville, et c’est pourquoi certains chevaliers choisissent d’exercer cette fonction prestigieuse.



Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Centurion_2_Boulogne_Luc_Viatour.jpg

Centurion romain aux Ier et IIe siècles


TENUE : brodequins (calcei), tunique (tunica) ; PROTECTION : casque à crête transversale (galea cristata - crista transversa), cotte de mailles (lorica hamata) portant décorations : phalères (phalerae, « plaques ») et torques (torques, « colliers »), jambières (ocreae), bouclier (scutum) avec bosse centrale (umbo) ; ARMEMENT : glaive (gladius, que le centurion porte à gauche et non à droite comme le simple légionnaire), dague (pugio, portée à droite).



Modèles de bravoure : Durant la guerre des Gaules, des Romains sont assiégés par les Nerviens. Jules César (De bello gallico, V, 44) raconte : Il y avait, dans cette légion, deux centurions d’une grande bravoure, qui approchaient des premiers grades : Titus Pullo et Lucius Vorenus. Ils étaient en rivalité perpétuelle à qui passerait avant l’autre, et, chaque année, le tableau d'avancement les mettait en violent conflit.

Comme l’on se battait avec acharnement devant les remparts, Pullo s’exclame : « Qu’attends-tu, Vorenus ? Quelle autre occasion de promotion espères-tu pour récompenser ta valeur ? Cette journée va décider entre nous ! » A ces mots, il s’élance hors du retranchement et fonce sur la ligne ennemie, là où elle est la plus dense. Vorenus ne reste pas plus longtemps derrière le rempart, et, redoutant de passer pour moins vaillant que son rival, il le suit de près.

Quand il n’est plus qu’à une courte distance de l’ennemi, Pullo jette son javelot et transperce un Gaulois qui s’est détaché de la masse pour courir sus ; le voyant grièvement blessé, ses compagnons le couvrent de leurs boucliers pendant que d’autres lancent leurs traits contre le Romain et l’empêchent d’avancer. Celui-ci a son bouclier traversé d’un javelot qui se plante dans le baudrier de son glaive : le coup déplace le fourreau au moment où sa main cherche à dégainer ; tandis qu’il tâtonne, l’ennemi l’enveloppe !

Cependant, son rival, Vorenus, accourt à son aide. Aussitôt, toute la multitude ennemie se retourne contre lui et laisse Pullo, croyant que le javelot l’a percé de part en part. Vorenus, le glaive au poing, lutte corps à corps, tue un adversaire, repousse les autres, mais, emporté par son ardeur, il tombe dans un creux. Cerné à son tour, il est alors secouru par Pullo.

Après avoir tué beaucoup d’ennemis, tous deux rentrent au camp, sains et saufs et couverts de gloire.

Ainsi, la Fortune traita ces rivaux de telle manière, qu’en dépit de leur rivalité, ils fussent amenés à s’entraider et à se sauver mutuellement la vie, et qu’il fût impossible de trancher la question de savoir à qui revenait la supériorité de la bravoure.


Modèles de dévouement : Jules César (De bello gallico, VII, 50) en donne un exemple lors de la bataille de Gergovie : Le corps à corps était acharné. […] Le centurion Marcus Petronius, écrasé par le nombre et couvert de blessures, voyant sa mort certaine, s'adressa aux hommes qui l'avaient suivi en ces termes : « Puisque je ne peux me sauver avec vous, je veux, du moins, préserver votre vie, que ma passion de la gloire a mise en péril. Songez à votre salut ; je vais vous en donner le moyen. » Ce disant, il se précipita au milieu des ennemis, en tua deux et réussit à dégager une issue. Ses hommes se portèrent à son secours, mais il refusa leur aide et leur enjoignit de se replier avant que ses forces ne le trahissent. Peu après, ayant perdu beaucoup de sang, il tomba les armes à la main pour assurer le salut des siens.



Sources principales


  • LE BOHEC, Yann, L'armée romaine sous le Haut-Empire, Paris, Picard, 2014.

  • LE BOHEC, Yann, La vie quotidienne des soldats romains à l'apogée de l'Empire, Paris, Tallandier, 2020.

  • GOLDSWORTHY, Adrian, The Complete Roman Army, London, Thames & Hudson, 2003.



    Les Allobroges vaincus par les Romains



    Au IIIe siècle av. J.-C., le peuple celte des Allobroges s’établit entre le lac Léman, le Rhône, l’Isère et le pied des Alpes du Nord, lesquelles, pendant longtemps, intéressent peu les Romains.



    Source : Wikimedia.



    Cependant, dès 154 av. J.-C., les Romains sont appelés au secours de la cité alliée de Massalia (Marseille), menacée par les tribus ligures du littoral (Oxybiens et Déciates), contre lesquelles le consul Quintus Opimius Postumius conduit une expédition punitive qui aboutit à leur neutralisation.


    Trente ans plus tard, Marseille, qui ne supporte plus les pillages incessants du peuple celto-ligure des Salyens (Salyi), nommés aussi Salluviens (Salluvii), réclame encore l’intervention de Rome. En 125 av. J.-C., Marcus Fulvius Flaccus vainc une coalition de Salluviens, de Voconces et de Ligures, puis, l'année suivante, Caius Sextius Calvinus remporte une nouvelle victoire. Après avoir assujetti ces peuplades, les Romains, pour des raisons économiques et stratégiques, notamment en vue d’assurer le libre passage entre la Gaule cisalpine (Italie du Nord) et l’Hispanie (péninsule Ibérique), commencent à conquérir la Gaule transalpine.


    D’après Tite-Live (Ab Urbe condita, livre XXX, epitome, « fragment » 61), les Allobroges s’attirent, à ce moment, les foudres des Romains, d’une part, pour avoir hébergé des fuyards salyens, dont leur roi en personne ; d’autre part, pour avoir ravagé le territoire des Eduens, installés dans le Morvan et alliés à Rome. En effet, Allobroges et Eduens se disputent la « prééminence régionale » (Le Bohec).


    Les Allobroges, de fiers et rudes guerriers, renforcés par d’autres peuples, entre autres par les Arvernes, affrontent les Romains en 122 av. J.-C. à  Vindalium au nord-est d'Avignon, où ils sont battus par les troupes de Cnaeus (prononcer Gnéousse*) Domitius Ahenobarbus (« à la barbe d'airain » !) et perdent plus de vingt mille hommes.

    * A cette époque, dans les prénoms Gaius et Gnaeus, le c peut servir à noter le g ; ae, d'abord diphtongue, finit par se prononcer comme un é bref qui évolue en è au cours du Ier siècle apr. J.-C. (voir la prononciation du latin ci-dessus dans la table des matières).


    L’année suivante, les Allobroges et leurs alliés s’opposent de nouveau aux Romains près du confluent du Rhône et de l’Isère. Le roi arverne Bituitos se gausse de la faiblesse numérique des Romains, qui ne sont que trente mille face à deux cent mille Gaulois : « Il y en aura à peine assez pour mes chiens ! » Néanmoins, ceux-ci sont pourtant encore défaits, cette fois définitivement, par les forces de Quintus Fabius Maximus, qui reçoit le surnom honorifique d’Allobrogicus (vainqueur des Allobroges).

    Lors de cette bataille décisive, les légions romaines, bien organisées et entraînées, très disciplinées et expérimentées grâce à leurs vétérans chevronnés, manoeuvrent habilement et acculent les Gaulois au fleuve. Ces derniers, bousculés et contraints à la retraite, tentent alors de se replier par leur pont de bateaux, mais, finalement, celui-ci se rompt et beaucoup de guerriers celtes se noient. Seulement le quart parvient sur l’autre rive ! Tite-Live (op. cit.) précise que plus de cent vingt mille Allobroges et Arvernes sont taillés en pièces.

    Sur le lieu même des combats, selon une coutume d'inspiration hellénique, destinée à frapper les esprits des vaincus, sont érigés des trophées, à savoir, pour Florus (Abrégé d’histoire romaine, livre III, chapitre 3, « Bellum Allobrogicum »), de simples tours de pierre décorées d'armes prises à l'ennemi ; pour Strabon (Géographie, livre IV, « La Gaule », chapitre 1, « La Narbonnaise », § 11), un véritable monument de marbre blanc et deux temples, l’un dédié à Mars, l’autre à Hercule.

    N.B. A cette époque, avant la réforme de Marius en 107 av. J.-C., le légionnaire est toujours un citoyen romain en mesure de s'équiper à ses frais. Une légion compte, en principe, quatre mille cinq cents hommes : quatre mille deux cents fantassins (dont douze cents vélites, des voltigeurs légèrement armés et protégés par un casque de cuir et un petit bouclier rond) et trois cents cavaliers, citoyens aisés pouvant s'offrir un cheval. Alors que ceux-ci sont formés en pelotons (turmae) de trente hommes, ceux-là sont rassemblés en centuries de soixante hommes, regroupées par deux en manipules, l'unité tactique de base. Habituellement, une légion est renforcée par un effectif quasi équivalent de troupes auxiliaires issues des peuples alliés, organisées ordinairement en ailes (cavaliers) et en cohortes (fantassins légers, archers, frondeurs, etc.) de cinq cents hommes (jusqu'à la crise de 69 apr. J.-C.).



    Source : La civilisation en marche.

    Légionnaire romain au IIe siècle av. J.-C.

    (porteur du pilum, dit pilatus en général ou pilanus en particulier s'il s'agit d'un vétéran de la troisième ligne, en réserve.)



    N.B. Le pilum (mot qui, en latin, désigne aussi le pilon) est l’arme individuelle caractéristique du légionnaire romain. Il s’agit d’un javelot lourd distinct d’un javelot léger (telum) destiné uniquement à être lancé le plus loin possible. En effet, le pilum peut servir à la fois de dard (jet) et de pique (corps à corps). Outre ce double emploi, son atout majeur réside dans une redoutable force de pénétration, puisqu’il perce aisément trois centimètres de bois, soit un bouclier, à trente mètres, voire à quarante avec une courroie de lancement (amentum) ! Long de près de deux mètres et pesant un bon kilo, il est composé d’une hampe de bois, munie d’un talon métallique pointu pour la planter en terre, et prolongée par une longue tige de fer terminée par une pointe, souvent pyramidale, mais dont la forme varie comme le système de fixation du bois au fer. Ce dernier est long et fin en vue de se plier à l’impact afin que le pilum ne soit pas réutilisé par l’ennemi. Habituellement, les légionnaires s’avancent à couvert de leur grand bouclier, projettent leur pilum, puis dégainent leur glaive et chargent, mais, parfois, pour se garantir des coups de longues épées, ils gardent leur pilum pour le corps à corps.

    Jules César (De bello gallico, I, 25) illustre un effet du pilum : Nos soldats, dominant l’ennemi, lancent leur pilum de haut en bas et réussissent facilement à briser la phalange gauloise. Puis, ils dégainent leur glaive et chargent vivement. Les Gaulois éprouvent alors de grandes difficultés, car nombre de leurs boucliers sont transpercés par nos javelots et, comme le fer de ceux-ci est tordu et ne peut être arraché, il leur est impossible, ainsi embarrassés, de se mouvoir à leur aise. Aussi, beaucoup d’entre eux, après avoir vainement secoué le bras gauche, préfèrent jeter leur bouclier et se battre à découvert.



    Source : Echo de l'info.

    Guerrier gaulois

    (qui peut aussi porter une cotte de mailles s'il s'agit d'un chef en ayant les moyens.)



    N.B. Rappelons derechef que l’infanterie romaine est souvent rangée en bataille sur trois rangs (la fameuse triplex acies), à cette date, dix manipules sur chaque rang, placés en damier avec des intervalles ménagés pour permettre les manœuvres. Rien à voir avec la cohue gauloise !

    VOLTIGEURS PREMIERE LIGNE DEUXIEME LIGNE TROISIEME LIGNE
    Velites Hastati Principes Triarii
    Citoyens pauvres Soldats les plus jeunes Soldats dans la force de l'âge Soldats les plus âgés
    1200 hommes Dix manipules de 120 hommes Dix manipules de 120 hommes Dix manipules de 60 hommes

    Maîtres dans la poliorcétique ou art des sièges, les Romains ne sont pas moins supérieurs dans la bataille en rase campagne. Tout d'abord, ils cherchent à désorganiser et à démoraliser l'ennemi au préalable par une préparation d'artillerie (catapultes et balistes, projetant des pierres ou de grosses flèches qui percent un bouclier à quatre cents mètres), complétée, au plus près, par l'action des archers et frondeurs, parfois à cheval. Ensuite, l'armée romaine pousse son fameux cri de guerre, formant une immense clameur évoquant un effrayant barrissement. Précédées par les fantassins légers, auxiliaires et vélites, qui engagent et harcèlent l'ennemi sur tout le front, encadrées par les ailes de cavaliers, les trois lignes de la légion se lancent successivement à l'assaut en ordre et en manoeuvrant. En effet, le général (legatus legionis) utilise le terrain et l'articulation de ses troupes en manipules (deux centuries s'épaulant) afin d'en diriger le gros vers le point adverse qu'il estime le plus faible. Si l'ennemi envoie des projectiles, les soldats romains se protègent en faisant la tortue (boucliers verticaux et serrés au premier rang ; boucliers horizontaux et rassemblés au-dessus des têtes aux rangs suivants), procédé efficace, mais requérant un long entraînement pour être exécuté en marchant. Parvenus à une vingtaine de mètres de leurs adversaires, les légionnaires jettent alors leur pilum avec force et adresse, puis combattent au corps à corps avec leur glaive et aussi leur bouclier, arme à la fois défensive et offensive (bosse centrale et bords métalliques). L'infanterie demeurant la « reine de la bataille », la cavalerie ne joue généralement qu'un rôle secondaire : elle n'intervient que pour éviter ou effectuer un débordement, et, en cas de victoire décisive, poursuivre les fuyards.


    Désormais, les Allobroges sont soumis aux Romains, et leur territoire forme le noyau de la province romaine de Gaule transalpine.

    Toutefois, en 61 av. J.-C., écrasés d’impôts, les Allobroges se révoltent et reprennent les armes dans l'avant-pays viennois sous la direction d’un certain Catugnatos, mais ils sont vaincus près de Valence, à Solonium, probablement Soyons.

    Dion Cassius (Histoire romaine, livre XXXVII, § 47 et 48) décrit ainsi la bataille : Manlius Lentinus disposa ses troupes en embuscade dans les bois qui s'élevaient sur les bords du fleuve [le Rhône], attaqua et massacra les barbares à mesure qu'ils le franchissaient, mais, s'étant lancé à la poursuite des fuyards, il tomba [sur des ennemis supérieurs en nombre] et aurait péri avec son armée si un violent orage, qui éclata tout à coup, n'eût arrêté les barbares. Catugnatos [chef des Allobroges] s'étant ensuite retiré au loin en toute hâte, Lentinus […] prit de vive force la ville [de Valence] qu’il avait d’abord échoué à investir. [De leur côté,] Lucius Marius et Servius Galba traversèrent le Rhône […] et parvinrent près de Solonium (Soyons). Ils s'emparèrent d'un fort situé au-dessus de cette place, battirent les barbares qui résistaient encore et brûlèrent quelques quartiers de la ville, dont une partie était construite en bois, mais l'arrivée de Catugnatos les empêcha de s'en rendre maîtres. À cette nouvelle, Caius Pomptinus [gouverneur de la province romaine] marcha avec toute son armée contre les barbares qu’il encercla et fit prisonniers, à l'exception de Catugnatos. Dès lors, il lui fut facile d'achever la conquête du pays.


    Au cours de la guerre des Gaules, menée par Jules César, les Allobroges ne soutiennent pas la révolte de Vercingétorix et lèvent même des troupes afin de protéger les frontières de la province de Narbonnaise contre la coalition des Gaulois insurgés.


    Leur capitale, la cité (civitas) de Vienna (Vienne), devient colonie latine sous Auguste, puis romaine sous Caligula, et l’une des plus belles villes du Haut-Empire romain d’Occident. Le vaste territoire qu’elle administre, parcouru par de nombreuses voies empierrées, est parsemé de domaines agricoles prospères ainsi que de florissantes bourgades (vici), telle celle de Boutae. Pour Arnaud Vigier (« Intégration des élites dans la cité des Allobroges sous le Haut-Empire », Université de Franche-Comté, 2011), « le peuple allobroge a très vite compris l’intérêt de nouer des liens forts avec Rome. C’est ainsi qu’en moins d’un siècle, ce peuple rude et montagnard, auparavant révolté, farouchement indépendant, prend le parti d’une latinisation précoce. Les habitants vont rapidement faire de leur capitale, Vienna, un carrefour stratégique au cœur des Gaules. Ils adoptent la civilisation romaine jusqu’à participer à son organisation et à son développement dans le couloir rhônalpin, entraînant, dans la cité, des mutations culturelles et sociales profondes, tout en mettant en place une administration calquée sur le modèle impérial. Les limites de cette nouvelle civitas couvrent un espace immense. Contrôlant de grandes routes commerciales, des voies fluviales essentielles, partageant frontières naturelles et cols avec certains de leurs voisins comme les Helvètes, les Ceutrons ou encore les Médulles, les Allobroges font de leur cité l’une des plus puissantes de l’Occident romain. Cette puissance est parfaitement symbolisée par l’éclat de Vienna, qui peut se targuer d’une parure monumentale grandiose ».



    Sources principales


  • LE BOHEC, Yann, Histoire des guerres romaines, « La conquête du sud de la Gaule », Paris, Tallandier, 2017.

  • GOLDSWORTHY, Adrian, The Complete Roman Army, London, Thames & Hudson, 2003.




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