
Passant, va dire à la France que ceux qui sont tombés ici sont morts selon son coeur.
Malraux, Discours aux Glières, 1973.
Comme nulle tricherie n'était possible, les êtres, dans leur dénuement, révélèrent le meilleur d'eux-mêmes. En cette communauté fraternelle, ils purent se regarder les uns les autres sans égoïsme, sans mépris, sans haine et envisager leur personne sans dégoût ni désespérance. Comment les survivants ne garderaient-ils pas la nostalgie de ces jours fragiles où rien d'humain ne fut étranger, où tout l'humain fut assumé ?
Alban Vistel, La nuit sans ombre, p. 585.
« Tom arrive en coup de vent : on se sent tout ragaillardi ! » [...] D'où lui venait cette force ? Sans doute de son énergie naturelle, qui était impressionnante, de son caractère intrépide et fougueux. Mais elle tenait aussi à un idéal de générosité et de sacrifice, qui était le fruit conscient et voulu de sa foi : « Priez, écrivait-il un jour au prêtre qui était son confident, pour que je garde jusqu'au bout, au milieu des difficultés comme au centre du bonheur et des joies de la famille, cette âme qui répugne à la médiocrité et qui voudrait s'élever toujours dans la noblesse. » D'un bout à l'autre de sa vie de soldat, Tom aura été porté par ce vœu, qui est le vœu du véritable héroïsme.
Pierre Golliet, Glières - Haute-Savoie - Première bataille de la Résistance - 31 janvier - 26 mars 1944, p. 78.

*1 Voir, aux Archives nationales AJ 40/983, le rapport sur l'opération Korporal contre les maquis de l'Ain du 5 au 13 février 1944 : Bericht über die Tätigkeit der eingesetzten Wehrmachtteile bei der Aktion 'Korporal' gegen Terroristen vom 5.-13.2.1944, dr. 6. Abschnitts-Kommandeur, Br. B. Nr. 288/44 geh. v. 17.2.1944. Voir aussi l'ordre du 3 février 1944 du commandant en chef à l'Ouest, cité par Ludwig Nestler in Die faschistische Okkupationspolitik in Frankreich (1940 - 1944) (1990) et par Ahlrich Meyer in Die deutsche Besatzung in Frankreich 1940 - 1944 - Widerstandsbekämpfung und Judenverfolgung (2000).
*2 Voir, aux Bundesarchiv-Militärarchiv RW 35/47, l'ordre du 8 juillet 1944 du général Niehoff,
Kommandant des Heeresgebietes Südfrankreich (région militaire du sud de la France), sur l'opération Bettina contre le maquis du Vercors.

| lieutenant Théodose Morel dit Tom | capitaine Maurice Anjot dit Bayart | |
| naissance | 1er août 1915 à Lyon | 21 juillet 1904 à Bizerte (Tunisie) |
| entrée à Saint-Cyr | 1935 | 1923 |
| sous-lieutenant | 1937 au 27e B.C.A. d'Annecy | 1925 au 7e B.C.M. de Sarrebourg |
| lieutenant | 1939 (chef de la section d'éclaireurs-skieurs) | 1927 (commandant de compagnie au Maroc) |
| instructeur à Saint-Cyr | 1941 - 1942 | 1929 - 1935, 1942 |
| capitaine | décédé au grade de lieutenant | 1935, ministère de la guerre (1938), état-major divisionnaire (1939) |
| campagne de 1940 | conduite héroïque sur le front des Alpes | conduite héroïque sur le front de l'Aisne |
| armée d'armistice | instructeur à Saint-Cyr (Aix-en-Provence) | adjoint de Vallette d'Osia au 27e B.C.A., instructeur à Saint-Cyr (Aix-en-Provence) |
| Résistance | organisation de l'A.S. de Haute-Savoie, chef des maquis | organisation de l'A.S. de Haute-Savoie, adjoint au chef départemental |
| commandement des Glières | du 31 janvier au 10 mars 1944 | du 18 au 27 mars 1944 |
| décès | tué par le commandant des GMR le 10 mars 1944 à Entremont (tombe 68 à la nécropole nationale de Morette) | tué par les Allemands le 27 mars 1944 à Nâves (tombe 67 à la nécropole nationale de Morette) |
Allemands engagés dans l'opération « Haute-Savoie » |
plus de 4000 hommes | |
Fantassins sur place |
environ 2500 hommes | |
Artilleurs sur place |
environ 500 hommes | |
Policiers et soldats de sécurité dans le département |
près de 1000 hommes | |
Moyens logistiques immédiats |
quelques centaines d'hommes | |
Un renseignement très précis est souvent très faux, enseignait le grand historien Charles Seignobos. Le colonel suisse Christian Wyler (voir son livre dans la bibliographie ci-dessus, p. 18) ajoute qu'il est toujours difficile, même dans les guerres modernes, de connaître le nombre exact d'hommes sur le front. Pourtant, il est le seul auteur à avancer des chiffres extrêmement précis (à l'unité près ! par ex., p. 174) sans toutefois mentionner, pour la période concernée (mars 1944), de sources primaires allemandes vérifiables (lesquelles semblent, d'ailleurs, introuvables)...
Après recoupement des informations disponibles, il apparaît que le commandement allemand, parce qu'il estimait que les maquisards étaient plus de mille avec des armes lourdes, affecta à l'opération Hoch-Savoyen (« Haute-Savoie ») contre les Glières environ six mille soldats et policiers (Allemands, Polonais, Tchèques, Yougoslaves, etc.) dont un peu plus de quatre mille furent engagés et auxquels furent adjoints quelque deux mille auxiliaires français.
Principalement, il mit en oeuvre un groupement tactique de la 157e division de réserve (voir précisions) constitué de quatre bataillons de chasseurs de montagne (Btl. I./98, II./98, 99 et 100 du Reserve-Gebirgsjäger-Regiment 1) accompagnés d'artillerie (du Reserve-Gebirgs-Artillerie-Abteilung 79 et de la compagnie antichar du Res.Geb.Jäg.Rgt. 1). Chaque bataillon comprenait environ six cents hommes (si l'on retranche la garde des cols frontaliers et des casernements), une douzaine de mitrailleuses lourdes, une demi-douzaine de mortiers de 80 mm et deux canons d'infanterie de montagne de 75 mm. Quant à l'artillerie, elle consistait en dix ou douze canons de montagne de 75 mm, deux obusiers de 150 mm, quatre canons antiaériens de 20 mm en protection contre la Royal Air Force et treize canons antichars (quatre de 50 mm, cinq de 47 mm, quatre de 37 mm). En outre, l'ensemble était appuyé par plusieurs avions de combat (trois bombardiers Heinkel 111 au début, puis quatre chasseurs-bombardiers Focke Wulf 190).
Afin d'encercler totalement le plateau, le commandement allemand eut recours à un groupe d'auxiliaires français formé d'une cohorte de francs-gardes permanents de la Milice (avec une section de mitrailleuses et une de mortiers, soit quatre cents miliciens) renforcée, pour atteindre l'effectif d'un bataillon de sept cents hommes, par une section de mitrailleuses de la Garde mobile, deux sections des G.M.R. *1 et surtout par une compagnie de grenadiers à deux sections de la Wehrmacht (3./Btl. 179 du Reserve-Grenadier-Regiment 157). Au total, en première ligne : environ trois mille fantassins (dont environ deux mille cinq cents Allemands).
En seconde ligne, le commandement allemand chargea un bataillon de police (le I./SS-Polizei-Regiment 19 *2, tout juste arrivé de Slovénie) et un groupe antiaérien motorisé sans emploi de la réserve générale de l'armée (le Heeres-Flak-Abteilung 958 (mot.) avec deux compagnies sur trois), soit près d'un millier d'hommes, d'assurer la sécurité dans le département. Quant aux cinq cents policiers restants des trois G.M.R. engagés *3, aux autres miliciens (sans doute quelque trois cents francs-gardes bénévoles) et gardes mobiles français, ils furent disposés sur les arrières du groupe d'auxiliaires ou autour du plateau comme forces de police d'appoint.
*1
Alors que les miliciens étaient organisés en mains (cinq hommes), dizaines, trentaines, centaines et cohortes (trois centaines), les G.M.R. (Groupes mobiles de réserve de la police de Vichy) étaient divisés en quatre sections subdivisées en quatre brigades (deux cent vingt policiers au maximum par G.M.R.). Il ne faut pas confondre G.M.R. et Garde mobile. Celle-ci, aujourd'hui dénommée Gendarmerie mobile, était une formation militaire incorporée dans l'armée d'armistice jusqu'à sa subordination au secrétariat général pour la Police en juin 1942. Ses effectifs ayant été réduits avec ceux de l'armée par la convention d'armistice, la loi du 23 avril 1941, pour faire face aux tâches du maintien de l'ordre, créa les G.M.R. qui, par un décret du 7 juillet 1941, furent rattachés au service régional de la Sécurité publique et dépendirent de l’intendant de police (institué par la loi du 19 avril 1941) sous l'autorité du préfet régional. Ces unités de police, ancêtres des C.R.S., furent constituées en « zone libre » dès l'automne 1941 et déployées dans toute la France occupée fin 1942. La loi du 17 avril 1943 établit, à l’échelon central, une direction des Groupes mobiles de réserve, et, à l’échelon régional, des commandements régionaux des Groupes mobiles de réserve. Cette force civile paramilitaire fut engagée, à partir de l'automne 1943, dans les opérations de répression de la Résistance où elle se montra souvent beaucoup plus zélée que la Garde mobile.*2
Rien à voir avec les Waffen-SS ! En effet, si, en 1936, les forces de police allemandes passèrent sous la direction de la SS, tous les policiers ne devinrent pas des SS au sens strict (dans la police d'ordre, seuls certains cadres le furent). Quant aux Waffen-SS, c'étaient des soldats volontaires, nommés ainsi depuis 1940, qui appartenaient aux troupes spéciales de la SS (créées en 1935 sous le nom de SS-Verfügungstruppen ou SS-VT) et formaient, tout au moins pour la quinzaine de divisions germaniques (de la 1. SS-Panzer-Division Leibstandarte Adolf Hitler à la 18. SS-Freiwilligen-Panzergrenadier-Division Horst Wessel avec la Sturmbrigade française Frankreich), un corps de combattants nazis d'élite.*3
Soixante-dix GMR étaient prisonniers des maquisards.N.B.
Outre les forces susmentionnées, il y avait en Haute-Savoie à cette époque plus de trois mille Allemands :
Soit un millier de combattants potentiels...
Quant aux forces de l'ordre françaises, elles se répartissaient ainsi :
Soit plus de trois mille sept cents agents.
| PISTOLETS-MITRAILLEURS | STEN Mark II (Grande-Bretagne) | MP 40 (Allemagne) |
| année de mise en service | 1941 | 1940 (1938) |
| poids non chargé | 2,95 kg | 3,97 kg |
| longueur totale | 762 mm | 832 mm |
| longueur du canon | 196 mm | 248 mm |
| calibre | 9 mm Parabellum | 9 mm Parabellum |
| vitesse initiale | env. 380 m/s | env. 380 m/s |
| portée pratique | env. 50 m | env. 50 m |
| cadence de tir | max. 550 cps/mn | max. 500 cps/mn |
| alimentation | chargeur 32 coups | chargeur 32 coups |
| FUSILS A REPETITION | Lee-Enfield N°4 Mark I (G.-B.) | Gew 33/40 (All.) | Mauser Kar 98 k (All.) |
| année de mise en service | 1941 (1895) | 1940 (1933) | 1935 (1898) |
| poids non chargé | 4,17 kg | 3,58 kg | 3,90 kg |
| longueur totale | 1128 mm | 993 mm | 1108 mm |
| longueur du canon | 640 mm | 490 mm | 600 mm |
| calibre | 303 (7,69 mm) | 7,92 mm | 7,92 mm |
| vitesse initiale | env. 730 m/s | env. 715 m/s | env. 745 m/s |
| portée pratique | env. 500 m | env. 400 m | env. 500 m |
| cadence de tir | 10 à 15 cps/mn | 8 à 12 cps/mn | 8 à 12 cps/mn |
| alimentation | chargeur 10 coups | chargeur 5 coups | chargeur 5 coups |
| FUSILS-MITRAILLEURS | BREN Mark II (G.-B.) | leMG 34 (All.) | leMG 42 (All.) |
| année de mise en service | 1941 (1938) | 1934 | 1942 |
| poids non chargé | env. 10 kg | env. 12 kg | env. 11,5 kg |
| longueur totale | 1150 mm | 1220 mm | 1220 mm |
| longueur du canon | 635 mm | 627 mm | 533 mm |
| calibre | 303 (7,69 mm) | 7,92 mm | 7,92 mm |
| vitesse initiale | env. 730 m/s | env. 760 m/s | env. 820 m/s |
| portée pratique | env. 500 m | env. 500 m | env. 500 m |
| cadence de tir | max. 500 cps/mn | limitée 800 cps/mn | max. 1200 cps/mn |
| alimentation | chargeur 30 coups | bande 50 coups | bande 50 coups |
(Extrait d'une lettre d'un milicien, interceptée par la Résistance, cité in Histoire de la Milice, p. 340 et in Glières, première bataille de la Résistance, p. 145.)
On tombe sur une patrouille allemande qui se met en batterie sur nous. Aussitôt, j'ai crié : « Französische Miliz ! » Ils ont compris. Je me suis expliqué avec leur sous-officier qui s'est mis à ma disposition pour attaquer en ligne de bataille ; je l'ai guidé et, sur mes renseignements, nous avons fouillé la campagne. Après avoir patrouillé, je lui ai dit que le type était sans doute caché dans les bois ; il m'a remercié et nous sommes partis chacun de notre côté. On est très estimé des Allemands et, quand ils nous voient, ils viennent tous nous serrer la main.
Dans la nuit d'avant-hier, nous avons pris trois types. J'étais couché et on m'a fait lever à ce moment. On est parti à trois dans la nature et, à un croisement de chemins, on les a fait passer devant ; on a armé nos mitraillettes et, sans rien leur dire, on leur a lâché des rafales dans le dos. Ils sont tombés sans faire « ouf ». Ensuite, j'ai pris mon parabellum et je leur ai tiré une balle à chacun dans la tempe. J'étais content comme tout et c'est une petite vengeance bien minime à côté de ce qu'on leur doit.

Si certains miliciens, comme le chef Di Constanzo et son chauffeur, torturèrent et battirent à mort des prisonniers des Glières, les raffinements de cruauté dans la torture étaient surtout le fait du S.R.M.A.N. (Service de répression des menées antinationales) constitué d'activistes des partis collaborationnistes assistés par quelques policiers professionnels, incorporé dans la Police de sûreté, puis dans les Renseignements généraux, et doté de pouvoirs exorbitants sous l'autorité d'un ami personnel de Laval, l'inspecteur général Buffet, remplacé en janvier 1944 par Degans, un chef milicien aux ordres de Darnand. C'étaient les trente-cinq agents de ce service opérant en Haute-Savoie en mars 1944, qui, équipés de vestes canadiennes pour l'hiver, étaient appelés canadiennes par les résistants...
(Aux Glières, les francs-gardes de la Milice étaient sous le commandement de Jean de Vaugelas et de Jacques Dugé de Bernonville. Après la guerre, ces deux responsables trouvèrent refuge, le premier, en Amérique du Sud, le second, au Québec ;
à ce sujet, voir la lettre du colonel Romans-Petit.)page 5 bis